Elle prit le parti de rire, avec une désinvolture qui cachait déjà une grande crainte.
"Mais c'est la moitié de ton charme, petite bête, que cet enfantillage! Ce sera plus tard le secret de ta jeunesse sans fin. Et tu t'en plains!… Et tu as le toupet de venir t'en plaindre à moi!
—Oui, Nounoune. A qui veux-tu que je m'en plaigne?"
Il lui reprit la main qu'elle avait retirée.
"Ma Nounoune chérie, ma grande Nounoune. Je ne fais pas que me plaindre, je t'accuse."
Elle sentait sa main serrée dans une main ferme. Et les grands yeux sombres aux cils lustrés, au lieu de fuir les siens, s'attachaient à eux misérablement. Elle ne voulut pas trembler encore.
"C'est peu de chose, peu de chose…. Il ne faut que deux ou trois paroles bien sèches auxquelles il répondra par quelque grosse injure, puis il boudera et je lui pardonnerai…. Ce n'est que cela…." Mais elle ne trouva pas la semonce urgente, qui eût changé l'expression de ce regard.
"Allons, allons, petit…. Tu sais qu'il y a certaines plaisanteries que je ne tolère pas longtemps."
En même temps elle jugeait mou et faux le son de sa voix : "Que c'est mal dit…. C'est dit en mauvais théâtre…." Le soleil de dix heures et demie atteignit la table qui les séparait, et les ongles polis de Léa brillèrent. Mais le rayon éclaira aussi ses grandes mains bien faites et cisela dans la peau relâchée et douce, sur le dos de la main, autour du poignet, des lacis compliqués, des sillons concentriques, des parallélogrammes minuscules comme ceux que la sécheresse grave, après les pluies, dans la terre argileuse. Léa se frotta les mains d'un air distrait, en tournant la tête pour attirer vers la rue l'attention de Chéri; mais il persista dans sa contemplation canine et misérable. Brusquement il conquit les deux mains honteuses qui faisaient semblant de jouer avec un pan de ceinture, les baisa et les rebaisa, puis y coucha sa joue en murmurant :
"Ma Nounoune… ô ma pauvre Nounoune….