—Laisse-moi!" cria-t-elle avec une colère inexplicable, en lui arrachant ses mains.

Elle mit un moment à se dompter, et s'épouvanta de sa faiblesse, car elle avait failli éclater en sanglots. Dès qu'elle le put, elle parla et sourit :

"Alors, tu me plains, maintenant? Pourquoi m'accusais-tu tout à l'heure?

—J'avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as été pour moi…."

Il fit un geste qui exprimait son impuissance à trouver des mots dignes d'elle.

"TU AS ÉTÉ! souligna-t-elle d'un ton mordant.

En voilà un style d'oraison funèbre, mon petit garçon!

—Tu vois…" reprocha-t-il.

Il secoua la tête, et elle vit bien qu'elle ne le fâcherait pas. Elle tendait tous ses muscles, et bridait ses pensées à l'aide de deux ou trois mots toujours les mêmes, répétés au fond d'elle : "Il est là, devant moi…. Voyons, il est toujours là…. Il n'est pas hors d'atteinte…. Mais est-il encore là, devant moi, véritablement?…"

Sa pensée échappa à cette discipline rythmique et une grande lamentation intérieure remplaça les mots conjuratoires : "Oh! que l'on me rende, que l'on me rende seulement l'instant où je lui ai dit : "Ta seconde tartine, Chéri?" Cet instant-là est encore si près de nous, il n'est pas perdu à jamais, il n'est pas encore dans le passé! Reprenons notre vie à cet instant-là, le peu qui a eu lieu depuis ne comptera pas, je l'efface, je l'efface…. Je vais lui parler tout à fait comme si nous étions quelques minutes plus tôt, je vais lui parler, voyons, du départ, des bagages…."