—Et il n'y a plus moi."

Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

—Monsieur me comble.

—Il y aura toujours toi, Nounoune…—il rit maladroitement—dès que j'aurai besoin que tu me rendes un service."

Elle ne répondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'écaillé tombée et l'enfonça dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa chanson avec complaisance devant un miroir, fière de se dompter si aisément, d'escamoter la seule minute émue de leur séparation, fière d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle…mendie, exige, suspends-toi…tu viens de me rendre heureuse…."

Mme Peloux avait dû parler beaucoup et longtemps, avant l'entrée de Léa. Le feu de ses pommettes ajoutait à l'éclat de ses grands yeux qui n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrète et impénétrable. Elle portait ce dimanche-là une robe d'après-midi noire à jupe très étroite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds étaient très petits ni qu'elle avait le ventre remonté dans l'estomac. Elle s'arrêta de parler, but une gorgée dans le calice mince qui tiédissait dans sa paume et pencha la tête vers Léa avec une langueur heureuse.

"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en octobre?

—Ah! non?… Pour sûr que non!" répondirent deux voix serviles.

Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'allée, entre des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient comme en été, mais l'odeur des chrysanthèmes chauffés au soleil entrait dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une roseraie de bengale qui retenait les dernières abeilles.