Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie, par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :
"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"
Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant moi?"
Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude, puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage, de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée, d'autant plus touchante…. Au prix de cette mère d'ivoire et d'or insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que rosée….
"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.
Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.
"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur.
On a peur du serpent qui passe dessous….
—Fameux serpent, Marie-Laure, hein?
—Fameux."
Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces épaules de sa femme, en camarade :