Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très retorse :
"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"
"Qu'est-ce que tu fais là?"
Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée. Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des papiers épars.
"Je range…" dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de mentir :
"Voilà, Fred…. Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette chambre, ces meubles…. J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier… et puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées—la mauvaise pensée…. Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne m'appartiennent pas."
Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure- là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles….
"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais…. Tu cherchais des lettres d'amour."
Elle ne nia pas.
"Tu cherchais mes lettres d'amour!"