«Allons-y!»

Deux automobiles, celle de sa femme et la voiture américaine, dormaient sous les feuillages bas devant la grille, confiées à un seul chauffeur américain endormi. Chéri mena sa voiture jusqu'à la rue de Franqueville déserte, revint jusqu'à sa porte qu'il ouvrit sans bruit, toisa sa sombre image dans le miroir vert et monta légèrement l'escalier de la chambre. Elle était telle qu'il la souhaitait, bleue, odorante, vouée au repos. Tout ce que sa course altérée avait désiré se trouvait là, et bien davantage, car une jeune femme vêtue de blanc poudrait son visage, ordonnait sa coiffure devant un long panneau de glace. Elle tournait le dos à Chéri et ne l'entendit pas venir, il disposa donc d'un assez long moment pour contempler dans le miroir des traits animés par la chaleur et le repas, et revêtus d'un singulier caractère de désordre et de triomphe, d'un air d'émotion et de victoire outragée. Au même moment, Edmée aperçut son mari, ne cria point de surprise et se retourna sans hésiter. Elle l'examinait des pieds à la tête, attendant qu'il parlât le premier.

D'en bas monta, par la fenêtre entr'ouverte sur le jardin, la voix de baryton du docteur Arnaud, qui chanta: «Ay, Mari, ay, Mari...»

Edmée fit vers cette voix un mouvement de tout son corps, mais se contraignit à ne pas tourner la tête du côté du jardin.

Le courage un peu ivre qui parut dans ses yeux pouvait promettre des paroles graves. Par lâcheté ou par dédain, Chéri réclama le silence en approchant un doigt de ses lèvres, puis il désigna, du même doigt impératif, l'escalier. Edmée obéit, et passa résolument devant lui, sans pouvoir réprimer, au moment où la distance entre eux fut la plus courte, une torsion de rein, une accélération d'allure qui allumèrent en Chéri une éphémère velléité de châtiment. Il se pencha sur la rampe, rasséréné comme le chat au haut de l'arbre, pensa encore à punir, à briser, à fuir, et il attendit qu'un flot jaloux le soulevât. Rien ne vint, qu'une petite honte moyenne, très supportable. Cependant il se répétait: «Punir, tout casser... il y a mieux à faire... Oui, il y a mieux à faire...» Seulement il ne savait pas quoi.

Chaque jour, éveillé tôt ou tard, il commençait une journée d'attente. Il ne s'était pas méfié d'abord, croyant à la persistance d'une morbide habitude militaire.

En décembre 1918, il prolongeait, dans son lit de civil, une petite convalescence de rotule démise. Il s'étirait à l'aube et souriait: «Je suis bien. J'attends d'être encore mieux. Ça va être quelque chose, la Noël de cette année!»

La Noël venue, mangée la truffe et brûlée la ramille de houx arrosée d'eau-de-vie sur un plat d'argent, devant Edmée immatérielle et conjugale, aux acclamations de Charlotte, de madame de La Berche et d'un personnel infirmier mêlé d'officiers roumains et de colonels d'Amérique athlétiques et impubères, Chéri attendait: «Ah qu'ils s'en aillent, ces types! J'attends de dormir, la tête au frais, les pieds au chaud, dans mon bon lit!» Deux heures plus tard il attendait, plat comme un mort, le sommeil, au chant des petites chouettes d'hiver, rieuses dans les branches et qui interpellaient la lumière bleue de la chambre entr'ouverte. Il dormait enfin, mais requis dès le matin par l'attente insatiable, il attendait, en s'essayant tout haut à l'impatience joviale, le petit déjeuner: «Qu'est-ce qu'ils foutent, en bas, avec le jus?» Il ne se rendait pas compte que l'emploi du mot grossier et du vocabulaire dit «poilu» coïncidait toujours chez lui avec un état d'esprit apprêté et une sorte de bonhomie évasive. Il déjeunait, servi par Edmée, mais il lisait dans le geste prompt de sa femme la hâte, l'heure du devoir, et il ne redemandait un toast, un petit pain chaud dont il n'avait plus envie, que par malignité, pour retarder le départ d'Edmée, pour retarder le moment où il recommencerait d'attendre.

Un lieutenant roumain qu'Edmée employait tantôt à quérir des plaques d'ambrine et du coton hydrophile, tantôt à postuler auprès des ministères—«ce que le gouvernement refuse sans ménagement à un Français, un étranger l'obtient toujours» affirmait-elle—rebattit les oreilles de Chéri, lui vantant les devoirs d'un guerrier, indemne ou peu s'en faut, et la pureté paradisiaque de l'hôpital Coictier. Chéri escorta Edmée, renifla l'odeur antiseptique qui évoque implacablement celle des corruptions masquées, reconnut un camarade parmi les «pieds gelés» et s'assit sur le bord de son lit, en s'efforçant à la cordialité telle qu'on l'enseigne dans les romans de la guerre et les pièces patriotiques. Cependant il sentait bien qu'un homme valide, échappé à la guerre, n'a point de pareils ni d'égaux parmi les mutilés. Il vit le vol blanc des infirmières, la couleur cuite des têtes et des mains sur les draps, autour de lui. Une impotence odieuse pesa sur lui, il se surprit à recourber un de ses bras par scrupule, à traîner un peu la jambe. Mais l'instant d'après c'est malgré lui qu'il dilatait ses poumons et foulait le dallage, entre des momies couchées, d'un pas dansant. Il révéra Edmée avec impatience, à cause de son autorité d'ange gradé et de sa blancheur. Elle traversa une salle et posa sa main en passant sur l'épaule de Chéri, mais il sut qu'elle voulait, par ce geste de tendresse et de possession délicate, faire rougir d'envie et d'irritation une jeune infirmière brune qui contemplait Chéri avec une candeur de cannibale.

Il s'ennuya et ressentit la lassitude d'un homme qui renâcle, mené au musée, devant des rangs pressés de chefs-d'œuvre. Trop de blanc descendait des plafonds, rejaillissait des dallages, effaçait les angles, et il plaignit les hommes gisants à qui personne ne faisait l'aumône de l'ombre. L'heure de midi impose aux bêtes libres le repos et la retraite, aux oiseaux le silence sous les futaies, mais l'homme civilisé ne connaît plus les lois de l'astre. Chéri fit quelques pas vers sa femme, dans le dessein de lui dire: «Tire les rideaux, installe un pankah, ôte sa pâtée de nouilles à ce pauvre type qui cligne des yeux et qui souffle, tu le feras manger à la nuit tombante... Donne-leur l'ombre, donne-leur une couleur qui ne soit pas ce blanc, et toujours ce blanc...» L'arrivée du docteur Arnaud lui retira le goût de conseiller et de servir.