—Oui, la guerre me les a laissées. Tu penses que j'aurais pu, ou dû les vendre? Pourquoi les aurais-je vendues?

—Ou «pour qui»? plaisanta-t-il d'un ton las.

Elle ne retint pas un rapide regard vers le bonheur-du-jour et les papiers éparpillés, et Chéri à son tour traduisit ce regard, lui assigna comme terme et comme objet quelque portrait-carte jaunâtre, quelque visage effaré de petit militaire imberbe... En lui-même il contempla l'image qu'il inventait, avec une hauteur dédaigneuse. «Cela ne me concerne pas.» Un moment après, il ajoutait: «Mais qu'est-ce qui me concerne, ici?»

Le trouble qu'il avait apporté se propageait hors de lui, à la faveur du couchant, des cris d'hirondelles chasseresses, des flèches de braise traversant les rideaux. Cette couleur de rose incandescente, il se souvint que Léa l'entraînait partout, comme la mer emmène avec elle, quand elle reflue, le parfum terrestre des foins et des troupeaux.

Ils ne parlèrent pas pendant un temps, secourus par une chanson fraîche d'enfant qu'ils eurent l'air d'écouter. Léa ne s'était pas assise. Droite, massive, elle portait plus haut son menton irrémédiable, et une sorte de malaise se traduisait dans le battement fréquent de ses paupières.

—Je te retarde? Tu as à sortir? Tu veux t'habiller?

La question fut brusque et obligea Léa à regarder Chéri.

—M'habiller? Et en quoi, Seigneur, veux-tu que je m'habille? Je suis habillée,—définitivement.

Elle rit d'un rire incomparable, qui commençait haut et descendait par bonds égaux jusqu'à une grave région musicale réservée aux sanglots et à la plainte amoureuse. Chéri leva inconsciemment la main pour une supplication.

—Habillée pour la vie, je te dis! Ce que c'est commode! Des blouses, du beau linge, cet uniforme par là-dessus, me voilà parée. Prête pour dîner chez Montagné aussi bien que chez M. Bobette, prête pour le ciné, pour le bridge et pour la promenade au Bois.