Elle ne quitta pas du regard son mari renversé dans un fauteuil bas, et murmura nettement afin qu'il entendît:
—Un enfant... Pour qu'il te ressemble... Deux fois toi, deux fois toi dans une seule existence de femme?... Non... Oh non...
Il commença un geste auquel elle se trompa.
—Non, je t'en prie... C'est tout. Je ne dirai pas un mot de plus. Laissons tout en place. Nous n'avons qu'à faire un peu attention, et continuer... Je ne te demande rien.
—Ça t'arrange?
Elle ne répondit que par un regard qui seyait à sa nudité de captive, un regard plein d'impuissance injurieuse et de misérable plainte. Sa joue poudrée de frais, sa bouche jeune et rougie, le léger halo brun autour des yeux bruns, l'apprêt discret et soigné de tout le visage accentuait par contraste le désordre de son corps, nu sauf le linge de soie froissée qu'elle serrait sur ses seins.
«Je ne peux plus la rendre heureuse», pensait Chéri, «mais je peux encore la faire souffrir. Elle ne m'est pas complètement infidèle. Tandis que moi, qui ne la trompe pas, je l'ai abandonnée.»
Détournée de lui, Edmée s'habillait. Elle avait repris sa liberté de mouvements, sa menteuse indulgence. Une robe d'un rose très pâle cachait maintenant la femme qui appuyait si fort son dernier voile sur sa gorge comme sur une blessure.
Elle avait recouvré son élastique volonté le désir de vivre, de régir, la prodigieuse et femelle aptitude au bonheur. De nouveau Chéri la méprisa, mais vint un moment où la lumière du soir, traversant la robe rose légère, délimita une forme de jeune femme qui ne ressemblait plus à la blessée nue, une forme aspirée vers le ciel, énergique et ronde comme un serpent dressé...
«Je peux encore lui faire mal, mais comme elle guérit vite... Ici non plus, je ne suis ni nécessaire, ni attendu... Elle m'a dépassé, et s'en va ailleurs, je suis, dirait la vieille, son premier tour... À moi de l'imiter, si je pouvais. Mais je ne peux pas. Et encore, est-ce que je voudrais, si je pouvais? Edmée n'a pas buté, elle, sur ce qu'on rencontre une fois seulement et dont on reste assommé... Spéléïeff disait qu'après une certaine chute qui ne leur a pourtant coûté aucun membre, il y a des chevaux qu'on tuerait devant l'obstacle plutôt que de les faire sauter... J'ai eu le mauvais obstacle...»