— Une chaise! Pour qui?

— Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.

Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui louait sa vie terrestre.

Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès… Dans le fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.

— Comme ça fait bien!

Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, regarda de tous ses yeux — un binocle, un face-à-main, des lunettes pour le lointain — et cria d'horreur, en violant du pied toutes les sépultures…

— Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est… je ne sais même pas ce que c'est!…

Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une mélancolie de poète:

— Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?

LA «FILLE DE MON PÈRE»