Quand j'eus quatorze, quinze ans — des bras longs, le dos plat, le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait obliques — ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux.

— Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?

— Eh… tu ressembles à la fille de mon père.

Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue traditionnelle:

— Tu sais qui est la fille de mon père?

— Mais c'est toi, naturellement!

— Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.

— Oh!… Tu n'es pas la fille de ton père?

Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle encourageait:

— Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu… qui sait combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. Ah! ce Gorille… Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh bien, les femmes se pendaient toutes à lui…