Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa chaîne…
M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son discours. Bégayant, il jeta un Amen qui ne rimait à rien et descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, riait, et brillait de l'insolence des réprouvés.
MA MÈRE ET LA MORALE
Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- Alban de mon âge.
Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur de cornaline rosée, où flambaient les mots ie brusle, ie brusle, — une bague ancienne trouvée en plein champ.
Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une gloire de poudre d'eau et de poussière arable.
J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine prochaine, la maladie inexorable… Un feu généreux allumait alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!»
Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»…
Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de Bonnarjaud?…
— Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban.
La seconde Bonnarjaud se marie!