Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, des coquelicots et des nielles, les premières digitales des ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe d'argent à son menton cuivré, moite de sueur.
— Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore là-dessous une manigance pas bien belle… Mais la vie de ces trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient contre l'ennui?
— Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse… je te donne en cent!… Gaillard du Gougier!
— Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en!
— Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier sont folles de lui.
— Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à marier sont folles.» Enfin… c'est pour quand?
— Ah! voilà!…
— Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»…
— Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là…
La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud «se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas.