— Madame, Bellaude n'est pas rentrée.
Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux coulent, le bois miroite de flaques.
Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude… Au Bois, je demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues… Il secoue la tête:
— Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans domicile… Vous voyez, rien d'extraordinaire.
Un jour passe encore.
— Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame…
Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de- veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme chromatique descendante que jette, dès février, un gosier d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur…
Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre, puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en vert… Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois!
Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures… Quelque chose de noir… de feu… de blanc… de jaune… Ma chienne! c'est ma chienne!
Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre — un, deux, trois, quatre, cinq — cinq chiens autour d'elle, boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants, fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au garrot…