Aucun livre, parmi tous les livres qu'il lisait librement, les coudes dans le sable, ou retiré, par pudeur plutôt que par peur, dans sa chambre, ne lui avait enseigné que quelqu'un dût périr dans un si ordinaire naufrage. Les romans emplissent cent pages, ou plus, de la préparation à l'amour physique, l'événement lui-même tient quinze lignes, et Philippe cherchait en vain, dans sa mémoire, le livre où il est écrit qu'un jeune homme ne se délivre pas de l'enfance et de la chasteté par une seule chute, mais qu'il en chancelle encore, par oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs jours...

Philippe se leva, marcha le long du pré de mer, rongé et fondu au bord par les marées d'équinoxe. Un buisson d'ajoncs, refleuri, penchait vers la plage, tenu et sustenté par une chevelure maigre de racines. «Quand j'étais petit, se dit Philippe, le buisson d'ajoncs ne penchait pas vers la plage. La mer a mangé tout ça—un mètre au moins—pendant que je grandissais... Et Vinca assure que c'est le buisson d'ajoncs qui a avancé...»

Non loin du buisson d'ajoncs se creusait cette combe ronde, tapissée de chardons de dune, combe qu'à cause de la couleur des chardons bleus on nommait «les Yeux de Vinca». C'est là qu'un jour Phil avait bottelé en cachette une gerbe de chardons en fleurs, épineux hommage jeté par-dessus le mur de Ker-Anna... Aujourd'hui les fleurs sèches, aux parois de la combe, semblaient brûlées... Philippe s'y arrêta un moment, trop jeune pour sourire du sens mystérieux que l'amour prête à la fleur morte, à l'oiseau blessé, à la bague rompue, et il secoua son mal, élargit ses épaules, rejeta ses cheveux d'un mouvement fier et traditionnel, en s'adressant mentalement des objurgations qui n'eussent pas déparé un roman d'aventures pour premiers communiants.

«Allons! assez de faiblesse! En toute vérité je peux me dire, cette année, que je suis un homme! Et mon avenir...»

Il s'entendit penser et rougit de lui-même. Son avenir? Un mois plus tôt il y songeait encore. Il voyait, un mois plus tôt, cet avenir peint de détails précis et puérils sur un grand fond vague,—l'avenir, et son vestibule d'examens, de baccalauréat recommencé, de travaux ingrats acceptés sans trop d'amertume parce qu'«il faut bien, n'est-ce pas»—l'avenir et Vinca, celui-là riche de celle-ci, l'avenir maudit ou béni au nom de Vinca.

«J'étais bien pressé, au commencement des vacances», songea Philippe. «À présent...» Il eut un sourire, un regard d'homme malheureux. Sa lèvre noircissait chaque jour et la poussée du premier poil, duveteux et fin, qui est à la moustache ce que le foin forestier est à la roide herbe des champs, enflait un peu sa bouche et l'enfiévrait comme la bouche d'un enfant chagrin. C'est à cette bouche que venait et revenait impénétrable, presque vindicatif, le regard de Camille Dalleray.

«Mon avenir, voyons, mon avenir... C'est, bien simple... Si je ne fais pas mon droit, mon avenir, c'est le magasin de papa, glacières pour hôtels, châteaux; phares, pièces détachées et quincaillerie pour l'automobile. Le bachot, et tout de suite après le magasin, les clients, la correspondance... Papa n'y gagne pas de quoi avoir son auto... Ah! il y a aussi mon service militaire... À quoi est-ce que je pense?... Nous disons donc qu'après mon bachot...»

Son effort cassa net, refoulé par un ennui illimité, par une profonde indifférence à tout ce que cachait un futur pourtant sans secrets. «Si tu fais ton service militaire aux environs de Paris, alors moi, pendant ce temps-là...» La petite voix aimante de Vinca murmura, dans la mémoire de Philippe, vingt projets lui dataient de cet été même, et gisaient maintenant plats et pâles, découpés dans un papier où l'enluminure manquait. La zone colorée de ses espoirs ne dépassait pas la fin de la journée, l'heure de dîner, de jouer aux échecs avec Vinca ou Lisette,—plutôt Lisette, dont les huit ans agressifs, l'œil aigu, la précocité calculatrice soulageaient Philippe de son faix sentimental—enfin l'heure d'aller s'offrir au plaisir... «Et encore, songea-il, ce n'est pas sûr que j'y aille. Non. Puisque je ne suis pas comme un fou, ni comptant les minutes, ni tourné vers Ker-Anna comme un tournesol vers la lumière, je peux bien revendiquer le droit d'être moi-même, de continuer, de prendre goût à tout ce que j'aimais avant...»

Il ne prenait pas garde qu'en se servant de ce mot-là, il le plantait, rigide, entre deux parties de son existence. Il ne savait pas encore pendant combien de temps tous les événements de sa vie devraient buter contre ce jalon, repère miraculeux et banal: «Ah! oui, c'était avant... Je me souviens que c'était un peu après...»

Il songea, dédaigneux et jaloux, à des camarades d'externat, tremblants d'attente sur un seuil ignoble qu'ils repassaient en sifflotant, menteurs, décolorés de dégoût et vantards, puis n'y pensaient plus, puis y retournaient, le tout sans interrompre l'étude, les jeux, les cigares clandestins et les débats politiques ou sportifs. «Tandis que moi... C'est donc sa faute, à Elle, si je ne souhaite rien, même pas elle?...»