Un «bouchon» de brume, venu du large, abordait la côte. Il n'avait été qu'un petit rideau effiloché sur la mer, errant, capable à peine de cacher un îlot rocheux. Un ruisseau de vent venait de le saisir, de le brasser, et le déposait vertigineusement sur la baie, tassé, opaque. En un moment Philippe, noyé de brume, vit disparaître la mer, la plage et la maison et toussa dans un bain de vapeur. Habitué aux prodiges d'un climat marin, il attendit qu'un autre bras de vent dissipât celui-ci, et s'accommoda de ces limbes, de cette cécité symbolique, au fond desquels brillaient un calme visage, rejeté hors des cheveux comme une lune pure, et des mains oisives qui ne faisaient presque aucun geste. «Elle est immobile... mais qu'elle me rende, à moi, le cours du temps, la hâte, l'impatience, la curiosité... Ce n'est pas juste... Ce n'est pas juste... Je lui en veux...»

Il s'essayait à la révolte et à l'ingratitude. Un enfant de seize ans et demi ignore qu'un ordre impénétrable place, sur la route de ceux dont l'amour méditait de faire des amants trop pressés de vivre et impatients de mourir, de belles missionnaires lourdes d'un poids de chair qui arrête le temps, endort et contente l'esprit et conseille au corps de mûrir dans son ombre.

Le bouchon de brume se retira soudain, aspiré en l'air, comme un drap qu'on lève du pré, en laissant une frange d'eau éphémère à chaque glaive d'herbe, une rosée de perles aux feuilles pelucheuses, un vernis humide aux feuilles glabres.

Le soleil de septembre versa une jaune lumière nette et rajeunie sur la mer, bleue au loin, verdie au bord par les sables immergés.

Philippe respira, après le passage de la brume marine, avec le plaisir de surgir, baigné d'air et de clarté, hors d'un couloir étouffant. Il se tourna vers la terre pour voir ruisseler, entre les failles des rochers, l'or des ajoncs refleuris, et tressaillit de trouver derrière lui, comme un esprit apporté et oublié par la brume, un petit garçon silencieux.

—Qu'est-ce que tu veux, petit? Tu n'es pas le garçon de la Cancalaise qui nous vend du poisson?

—Si, dit le petit.

—Il n'y a personne à la cuisine? Tu cherches quelqu'un?

Le petit garçon secoua la poussière de ses cheveux roux.

—C'est la dame qui m'a dit..