La lune en son premier quartier rasait la falaise Courbe et rougeâtre, elle ne versait pas de lumière au paysage, et le phare tournant du phare de Granville semblait, à chaque feu rouge, à chaque feu vert, l'éteindre. Mais la nuit, à cause d'elle, ne submergeait pas les masses de verdure, et le crépi blanc de la villa, entre les poutres apparentes, semblait faiblement phosphorescent. Philippe laissa ouverte la porte vitrée, et entra dans cette nuit douce comme en un refuge sûr et triste. Il s'assit à même la terrasse rebelle à l'humidité, foulée et tassée par seize étés de vacances, d'où la pelle de Lisette exhumait parfois, antique et oxydé, un fragment de jouet enterré depuis dix douze, quinze années...

Il se sentait désolé, sage, à l'écart de tous. «Devenir un homme, c'est peut-être cela», songea-t il. L'inconscient besoin de dédier sa tristesse et sa sagesse le tourmentait vainement, comme tous les honnêtes petits athées à qui l'éducation laïque n'a pas donné Dieu pour spectateur.

—C'est toi, Phil?

La voix descendit jusqu'à lui comme une feuille sur le vent. Il se leva, marcha sans bruit jusqu'à la fenêtre à balcon de bois.

—Oui, souffla-t-il. Tu ne dors donc pas?

—Naturellement non. Je descends.

Elle le rejoignit sans qu'il l'eût entendue. Il ne vit venir à lui qu'un visage clair, suspendu au-dessus d'une silhouette confondue avec la nuance même de la nuit.

—Tu vas avoir froid.

—Non. J'ai mis mon kimono bleu. D'ailleurs il fait doux. Ne restons pas là.

—Pourquoi ne dors-tu pas?