«Allez donc chercher des échantillons de moquette, en vous réjouissant de l'instant où votre mari, par la fente de jour gris qui tombe dans la tranchée, les comparera l'un à l'autre et en éprouvera le velours, du bout de ses doigts crevassés. Ne manquez pas, non plus, de noter le jour et l'heure où la jument âgée mettra bas; relatez les potins de votre cercle d'amies, finissez par le dernier joli mot de votre petit garçon, et laissez de côté, dans les lettres à votre mari, le sort des armées, les pronostics de votre oncle le sénateur, la politique—bref, la guerre. Lui écrire «n'importe comment» c'est charmant, lui écrire «comme il faut» est mieux. Faites attention qu'il est votre mari, qu'il vous aime, qu'il vous lit—qu'il vous juge, et que vous devez triompher de la plus difficile épreuve: une longue séparation. Songez que les jours d'absence s'ajoutent aux jours, songez que l'heure du retour, encore indistincte derrière un voile de fumée fendu d'éclairs, approche cependant. Songez qu'à travers tout, et sans cesse, celui que vous attendez n'aura pensé—ô la commode ventrue, ô la tache du tapis!—qu'à vous seule, et qu'avant de vous évanouir dans ses bras, il faudra lui donner le temps de savoir que vous êtes, ponctuellement, celle qu'exige sa confiance d'homme sûr de retrouver, sûr d'étreindre ensemble sa nouvelle fiancée et sa compagne fidèle».


[LA CHASSE AUX PRODUITS ALLEMANDS]

Décembre 1914.

La chasse ... oui, mais pas comme vous l'entendez. Il y a hausse, hausse secrète naturellement, sur certains produits allemands, depuis la guerre. Cela est aussi vrai que peu croyable, et difficile à prouver. Certains comprimés d'aspirine sont devenus introuvables, non pour cause de juste boycottage, mais parce que les clients maniaques les trustent. J'ai entendu un médecin d'hôpital militaire réclamer, pour un pansement, une bobine d'un emplâtre «plastik» (exiger le K) allemand, et tempêter parce qu'on lui en offrait un autre, d'origine moins teutonne.

Mais voici le plus beau: J'achetais l'autre jour un savon quelconque dans l'une de ces halles à parfumerie que Berlin pourvoyait, par tonnes, de maquillage en bâtons, en pâte, en poudre, et je demandais au propriétaire:

—Eh bien! on a prohibé tous les produits Leichner? Quel tracas pour vous!

—Ne m'en parlez pas, me répondit-il, je ne sais plus où donner de la tête.

—C'est une grosse perte d'argent pour votre maison?

Il me regarda, étonné: