—Une perte? Je vous avoue que pour l'instant, si je voulais, ce serait plutôt une source de bénéfices. Quoique les théâtres soient encore fermés, les artistes défilent chez moi: «Vous avez encore du Leichner? Il me faut du fond de teint, du numéro 2, du numéro 3, du rouge en bâton, du crayon bleu, du crayon bistre....» On m'en achetait par deux ou trois bâtons, on me les prend par douzaines. Il y a même un artiste qui m'a téléphoné, d'un petit air détaché: «Envoyez-moi tout ce qui vous reste, et vous savez, ça ne fait rien, si le Leichner a subi depuis la guerre une petite majoration....» Moi, ça me fait lever les épaules, c'est de la manie. Vous ne pensez pas qu'ils ne l'auraient pas volé, ces clients-là, de trouver un jour, sous la bande imprimée «Leichner», une autre petite étiquette portant: «Contrefaçon parisienne


[A VERDUN]

Décembre-Janvier 1915.

Il est fini, ce beau voyage épouvanté. Me voici—pour combien de jours?—cachée dans Verdun. Un faux nom, des papiers d'emprunt, ce n'était pas assez pour me garder, pendant treize heures de trajet, du gendarme nouveau-style, que la guerre fait subtil, railleur, indiscret, ni de ton commissaire impérieux, gare de Châlons! En chemin, j'ai rencontré tous les périls: l'amie infirmière commise à l'arrivée des trains de blessés et qui s'écrie: «Vous ici!», le journaliste devenu militaire et qui s'enquiert: «Votre mari va bien? Vous allez le voir?», le médecin-major, qui «comprend» et qui m'adresse des clins d'œil à inquiéter un garde-voie.... Les heures les moins troublées furent celles du «train noir», qui chemine toutes lumières éteintes entre Châlons et Verdun, lentement, lentement, comme à tâtons, retenant son asthme et son sifflet. Heures longues? peut-être, à cause de l'impatience d'arriver, mais heures remplies, inquiètes, illuminées par la lueur boréale d'une canonnade incessante, une lueur rose qui halète au ras de l'horizon, au nord-est.

Un somptueux tonnerre raccompagne, continu, nourri, qui ne déchire pas l'oreille mais sonne dans tous les membres, dans le ventre et la tête, et parfois la chute florale des fusées éclairantes, qui crèvent la nuit.

Personne n'a dormi, personne n'a parlé jusqu'à l'éclosion de l'aube d'hiver, jusqu'à l'arrivée à Verdun, et combien j'enviais, déguisée, ces commerçants verdunois qui passaient devant le gendarme avec un «Ça va?» et une poignée de main....

N'importe. J'y suis, je tâcherai d'y rester, prisonnière bénévole. La canonnade toute proche ne ronfle pas seule: un feu de coke pète et flambe, et mes complices—un sous-officier couleur de blé mûr, sa jeune femme brune comme une châtaigne, propriétaires verdunois—me rient, par-dessus le café et le lait concentré. Moyennant que je ne sorte pas, que je ne m'approche pas des fenêtres,—«attention aux médecins-majors logés en face!»—tout ira bien. Les vitres chantent aigu: i-i-i, aux moments où la canonnade plus intense nous oblige à hausser la voix, et un soleil d'hiver présage la gelée.

Je brûle d'apprendre tout, de frémir, d'espérer. Je questionne:

—Qu'y a-t-il de nouveau?