[EN ATTENDANT LE ZEPPELIN]

Février 1915.

Paris consent à baisser le gaz, à tirer ses rideaux, à tendre ses vitres de papier huilé, de toile ou de soie, mais c'est pure gentillesse, et parce qu'on le lui a demandé bien poliment. Il s'ennuie derrière ses persiennes. Il invente des jeux qui l'amusent pendant deux ou trois soirs: le jeu de la lanterne en fer-blanc et du gros parapluie pour faire visite à un voisin:

—C'est amusant, hein? Ça fait messe de de minuit à la campagne!

Il y a aussi le jeu du Trocadéro, plus coûteux, et qui consiste à conduire en taxi—il y a des risque-tout!—un ami place du Trocadéro, stores baissés, raffinement d'ailleurs inutile. On débarque l'ami et on lui demande:

—Où croyez-vous que nous sommes?

Les erreurs, inévitables, donnent à rire; un égaré, devinant dans l'ombre deux tours orientales, a murmuré: «Tunis!»

—Nous ne pouvons pas prendre, comme ça, sur ordonnance de police, l'habitude d'être prudents, me disait à ce propos un industriel du Nord, qui n'a plus, à cette heure, ni industrie ni Nord. Quand on a commencé à bombarder Lille, j'étais en train de déjeuner avec ma famille. On nous crie: «Enfermez-vous! cachez-vous!», nous avons obéi, mais au bout de deux heures nous nous ennuyions à périr. Je me mets à la fenêtre, mon voisin d'en face en fait autant et me crie: «On se bat à la porte d'Arras! Allons-y!» et nous y sommes allés comme à la fête, je vous assure....

Cette inaptitude à la prudence, elle courait déjà les rues de Paris, en septembre, le jour où deux commères de Passy se disputaient la bombe de l'avenue Jules-Janin.