[FEMMES SEULES]
5 février 1915.
Il y a une œuvre, à Paris, qui veut donner du travail, à domicile, à des mains blanches, soignées, naguère oisives. Il était temps. La faim ne fait pas toujours sortir le loup du bois, et l'on tremble de pitié, à voir le défilé des petites louves, muettes, qui maigrissaient fièrement dans leur tanière froide. Elles viennent, maintenant. Elles font cet effort, qui leur coûte plus qu'une journée sans pain, de venir chercher et rendre un travail facile, honorablement payé.
Elles s'apprivoisent. Je ne trouve pas d'autre mot, et je voudrais que celui-ci ne les blessât point. C'est celui que m'inspira leur groupe farouche, anxieux, sans cesse grossi et qui ne s'épuisait pas. Elles étaient si variées, si particulières que je me souviens de presque toutes. Quand une longue jeune femme, vêtue de noir, posa son paquet sur la table, je pensai à une reine remettant les clefs de sa ville. Une autre battait des cils et cherchait, du regard, l'issue, la liberté, comme une biche. Une jeune fille blonde, devant le guichet des payements, répondait: «Oui, oui», fébrilement, sans écouter les chiffres, prête à accepter le plus dérisoire salaire pourvu qu'on la laissât s'en aller.
Contre sa jupe lourde de pluie, une jeune femme en deuil, jolie, gardait deux enfants fins comme elle, patients, courtois, des enfants habitués à paraître au salon, à se taire, à se mouvoir discrètement autour d'une table à thé....
Les plus braves, c'étaient encore de jeunes bourgeoises de Paris, des adolescentes qui cachaient leur ouvrage dans la serviette du cours. Elles avaient le prompt sourire, l'assurance bon enfant de nos jeunes filles accoutumées à l'autobus et au Métro, qui trouvent naturel d'avoir de l'argent, et naturel d'en manquer. Les autres ... elles n'ont encore perdu ni leur crainte, ni leur superbe. Mais elles viennent, régulièrement, et dans leur groupe sombre courent à présent des sourires, quelques paroles. Il a fallu du temps, et plus et mieux que du temps. Car, si l'on s'émeut devant le nombre des misères qui se cachaient, devant certaines pâleurs, certaines minceurs que l'orgueil cambre, on ne peut être moins touché par l'accueil qui les attend ici. La fierté est du côté des mains vides. De l'autre côté, l'embarras, la timidité d'offrir, une politesse, je pourrais dire un respect qui ôte au don l'amertume de s'appeler un secours.... Le «beau langage», le vrai, on le parle dans cette salle nue:
—Vous permettez, madame?... Ne vous donnez pas la peine, on va refaire votre paquet. Voulez-vous me rappeler votre adresse?... Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, j'avais égaré le carnet de fiches; maintenant je suis toute à vous....
Et l'une des directrices de l'œuvre, reconduisant l'une de ses ouvrières d'infortune, sourit de tout son visage de jeune chat, adoucit encore son roucoulement slave pour répondre, au «merci» murmuré:
—Mais pas du tout, madame, c'est moi qui suis votre obligée.