«Mais à présent que me voilà re-tout seul et re-malheureux, je me plains à vous, Madame, de la militarisation de nos épouses et de nos amies. Que nous disaient les grincheux, que nous manquions d'uniformes pour les hommes des dépôts? Pas étonnant, nos femmes accaparent le drap-cuir, les ganses et les passepoils. Femmes, ô nos femmes, c'est là un patriotisme à la Béchoff qu'il vous faudra quitter, si vous voulez nous plaire. Vareuse, dolman, bonnets à galon, pourquoi pas l'épingle-baïonnette et le sac-au-dos au lieu du sac-à-main? Songez, ô nos femmes, à notre défilé triomphal dans Paris, bientôt, notre défilé rapiécé, décoloré, bariolé, zouaves de velours, cavaliers à bicyclette, infanterie bleue, grise, marron, tirailleurs en chandails et turcos en cache-nez, tous beaux, glorieux, mal fichus, héroïques.... Et vous seriez là, vous, nos femmes, avec vos uniformes proprets, vos capotes neuves et vos bonnets de police brossés, vos ceinturons sans taches, à nous regarder passer? Craignez le Poilu vengeur, qui vous jettera par-dessus l'épaule un: «Va donc, eh ... embusquée!» Craignez le moment où, rentrés dans nos bons vieux costumes civils, dans nos chaussures citadines, nous retrouverons sur vous, quoi?... La guerre au foyer, la guerre à vingt-neuf francs la blouse, la guerre à quatre-vingt-dix-neuf francs l'équipement complet, la guerre à dix francs soixante-quinze le képi.... Je m'écrie déjà, comme si j'y étais: «Ah! non, je la connais ... je l'ai faite! La paix, pour Dieu, la paix!»

«J'ai fini, Madame. J'ai presque tout dit. Pendant que je vous écris, un de mes hommes, à côté de moi, peint délicatement des cartes postales à l'aquarelle,—ce n'est pas l'eau qui lui manque. Il enlumine avec amour un sujet toujours le même: une grasse beauté, couchée sur des nues, se drape tantôt d'une gaze, tantôt d'une guirlande, parfois d'un éventail et d'un collier. Il peint La Femme, mirage, espoir, souvenir magnifique, tourment et réconfort de toutes les heures. Mais je vous assure bien que ce peintre ingénu n'aura jamais l'idée d'évoquer la Merveille du monde sous l'apparence d'un petit militaire français, frôle d'épaules et bref de taille, et marquant le pas comme une biche qui a mal aux pieds.

«J'ai l'honneur, Madame, de vous présenter, avec mes excuses, mes respectueux hommages.

«SERGENT X...»


[L'ENFANT DE L'ENNEMI]

24 mars 1915.

Il va bientôt paraître au jour. Encore enfermé, palpitant à peine, il est déjà présent. Des journaux ont appelé, sur lui, tantôt la mansuétude et tantôt l'exécration. Les uns l'ont nommé «l'innocent», et nous ont fait de lui une peinture bien gênante, entre une mère pardonnée et un soldat français miséricordieux.... Mais on l'a traité aussi d'ivraie empoisonnée, de crime vivant, et on l'a voué à l'obscur assassinat....

Les deux camps en sont là. Nous aurons bientôt les conférences sur l'Enfant de l'Ennemi.... Cela est d'une tristesse affreuse. Pourquoi tant de paroles, tant d'encre répandues sur lui, et sur sa mère humiliée?

—Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui....