Non. Elles n'en ont pas besoin. Elles n'en sont plus aux premières heures, aux premiers jours de sombre folie, où elles criaient leur honte et suppliaient: «Que faire? que faire?» Croyez-vous qu'une amère méditation qui dure trente-six semaines ne porte pas ses fruits? Donnez, à celles qui manquent de tout, un abri, la nourriture, quoi encore?... Du travail ... une layette ... et puis fiez-vous à elles. La plus révoltée, la plus vindicative n'est plus, maintenant, capable d'un crime, en dépit de ceux qui l'en absoudraient d'avance.

—Mais que fera-t-elle?

Laissez-la. Peut-être n'en sait-elle rien encore. Elle le saura en temps voulu. Elle souffre, mais l'optimisme dévolu à la femelle alourdie d'un précieux poids humain combat sa souffrance, plaide pour l'enfant qui tressaille et dote la mère d'un instinct de plus: celui de ne pas penser trop, de ne pas dessiner l'avenir en traits noirs et nets. La plus vindicative, celle même qui s'éveille, la nuit, en maudissant le prisonnier impérieux de ses flancs, n'a pas besoin qu'on l'éclairé. Il se peut qu'elle attende, furieuse et épouvantée, l'intrus, le monstre qu'il faudra, sinon écraser au premier cri, du moins proscrire.... Mais ayons confiance dans la minute où elle connaîtra, épuisée, adoucie, sans défense contre son instinct le meilleur, que le «monstre» est seulement un nouveau-né, rien qu'un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né avec ses yeux vagues, son duvet d'argent, ses mains gaufrées et soyeuses comme la fleur du pavot qui vient de déchirer son calice....

Laissez faire les femmes. Ne dites rien.... Silence....


[LES MÊMES]

Mars 1915.

«... Le bombardement commença immédiatement et sans sommation préalable. Un quartier, resté indemne, fut pillé et brûlé au pétrole étendu à la brosse. Une vieille femme y gardait son mari paralytique; on la chassa à coups de crosse et on mit le feu au lit du malade. Le capitaine Nichau, vétéran retraité, reprocha aux Allemands leur lâcheté; tué à coups de revolver, il fut jeté au feu.

«Les officiers prussiens soupèrent joyeusement à l'hôtel du Grand-Monarque qu'ils incendièrent aussitôt après. On ramassa dans les rues une centaine de prisonniers qu'on enferma sans nourriture dans une cave incendiée. Les officiers prussiens s'extasient sur leur œuvre. On les entend répéter: «Il faut que ce soit le sort de toute la France, et que femmes, enfants, vieillards, tout y passe!»

«Sur deux cent trente-cinq maisons brûlées, douze seulement le furent par des projectiles, cent quatre-vingt-dix-huit à la main par le pétrole; on retrouva quatorze cadavres carbonisés.