—Mais, Sire, j'ai la croix—et quelques médailles.
—Ne puis-je rien vous donner de plus?
—Ma foi, si.... Une béquille, Sire.
Il l'eut, avec une petite perception dans l'Yonne. Et sauf qu'il protégea son village au moment de l'occupation allemande, en 1870, ce zouave, enchanté que la vie l'eût mené de Toulon à la Guyane, en Afrique, en Crimée, en Italie, ce soldat amoureux de la bataille, connut la mélancolie humiliée de n'être plus qu'un retraité, béquillant ou sautant à clochepied de sa maison à son jardin. Il n'y eut plus, pour lui, qu'une fête héroïque: son riant enterrement dans un cimetière fleuri. Quelques vétérans, noueux, durs, ébranchés comme lui, le suivaient, avec la petite foule familière du village qui frôlait tendrement, sans respect, le cercueil du zouave, un beau cercueil de bois nu, paré magnifiquement d'une tunique trouée, la tunique à large jupe, la tunique à taille de guêpe des officiers du Second Empire.
[IMPRESSIONS D'ITALIE]
Rome, juillet 1915.
I
Quitter Paris pour la première fois depuis onze mois, s'éloigner, par un soir sec et lourd, de Paris obscur, patient, résigné à tout ce qui peut servir son magnifique et sûr espoir;—et s'éveiller à Aiguebelle, sous des monts dont une pluie récente fait plus bleus les sapins, plus bondissantes les cascatelles, cela déjà semble une fête, une surprise qu'on n'a pas méritée. Mais passé le tunnel de Modane, tout éblouit. Qu'il est beau, ce versant des Alpes italiennes, arrosé d'eaux pures, fleuri, drapé de vignes, moiré de maïs, frais en dépit de l'été, chaud malgré la neige voisine! Ce n'est pas encore la monotone abondance milanaise ni la triple richesse, sur une même terre, des céréales et des pampres suspendus aux arbres à fruits. Ici, la fleur se prodigue, le pâturage fait songer à la pelouse et le torrent aux jeux d'eau. Quelle proie que cette terre, pour un envieux voisin!...
L'émerveillement m'accompagne, et la confiance. Je pense, en regardant les gens de ce pays, soldats dans les gares, paysans accoudés aux barrières, appuyés sur la bêche ou la faux: «Voici les miens, voici les nôtres. Il n'en est pas, parmi les êtres humains, qui nous ressemblent, même physiquement, davantage. Le soleil a bruni ceux-ci d'un hâle plus généreux; des farines et des vins sans fraude dotent leurs femmes d'un sein plus riche, leurs enfants d'un estomac, d'une dentition plus robustes; sauf cela, ils nous ressemblent. La proportion de leurs traits, le rythme de leurs corps nous sont, dès l'abord, familiers, pénétrables. Tout ici me préserve de l'angoisse inévitable qui m'attendait autrefois en Allemagne, au contact de l'animal humain prussien ou bavarois, d'un rose porcin, souvent prognathe, le nez court et la lèvre longue, avec de fortes pattes pesantes et lentes....»