L'heure du dîner sonne, sinon celle de la faim. Dans la salle à manger, basse comme une salle de paquebot, la fenêtre ouverte laisse entrer l'haleine fade de l'eau, où manque l'odeur tonique des poissons, des filets mouillés: on ne pêche plus en Adriatique, et voici une insipide truite saumonée venue de Bâle.... De beaux fruits, des figues fendillées, et du café en givre, cela suffit. Ce crépuscule, violet sur la mer et doré au haut du ciel, ne nous appartient plus: l'heure des lampes est venue et l'on nous enferme hermétiquement dans la pièce basse, avec le relent de la truite, le parfum des fruits et du café, la fausse gaîté de trente ampoules électriques.
Carillon de huit heures,—huit heures et quart,—la demie,—carillon plus long des trois quarts.... Au premier tintement de celui-ci, une nuit totale, une obscurité parfaite s'abat sur Venise. Dans l'hôtel, les domestiques, habitués déjà, jalonnent les ténèbres de quelques bougies allumées,—compensation piteuse et coûteuse. Mais ce palais vénitien, aménagé en palace, y récupère une lugubre noblesse. L'ombre des rampes à balustres ruisselle sur les escaliers comme une onde inquiétante. Il n'y a rien de plus vivant, aux mouvements des flammes palpitantes, que les tentures, les statues, les longues galeries vides aux sombres parois. Comme si la vie s'évanouissait avec la lumière, les dialogues baissent ou se taisent. On étouffe.... Il vaut mieux risquer le faux pas, l'entorse, qu'haleter ici.
Un reflet de jour traîne encore sur l'eau, au-dessous du pont des Soupirs.... Mais du côté de la mer, et autour de nous, c'est la nuit d'un tombeau sans étoiles. Je palpe les murs, je compte les colonnes, j'arrive sans dommage à la Piazzetta, puis à la place Saint-Marc, où j'entends la présence d'une foule de fantômes. Ne connaîtrais-je pas, privée soudain de la vue, la même angoisse? Car tous les bruits du jour résonnent ici: pas alertes, voix de femmes et d'enfants, tintements de cuillères et de verrerie, mieux: le son d'un bon orchestre, tout proche, qui joue,—sans rancune,—une valse viennoise....
Sous ma main, le fer d'une chaise vide; je m'y assieds. Devant moi, un guéridon. Un génie subalterne, et assurément nyctalope, m'y apporte une glace vanillée, que je savoure à tâtons....
Il fait chaud. Les dalles tièdes chauffent mes pieds, à travers mes minces semelles. Je distingue vaguement, au-dessus de la Place, un ciel rectangulaire. Des flammèches, çà et là, allument à la hauteur des visages les cigarettes et les cigares—encore est-il interdit de griller trop longuement l'extrémité de ces cigares humides et sarmenteux. L'obscurité se peuple ainsi de masques, fugitivement suspendus dans l'air; la flamme sculpte ici un grand nez courbé, des yeux de diable romantique, là une figure adolescente, lèvres tendues et paupières mi-fermées comme pour un baiser, et là encore une face cupide et charnue de Shylock gras.... Peut-être que je rêve. Peut-être que rien de tout cela n'existe, sauf le parfum gelé du sorbet à la vanille, sauf le son de l'orchestre rejeté par les échos de la Place, et dont je ne saurais dire s'il chante devant moi, derrière moi, ou plus loin, sous les arcades....
La réalité ne recommence qu'à l'hôtel. Une prison serait plus douce que cette chambre, où la lueur d'une bougie lutte en vain contre les rouges obscurs, les bois noirs et dorés. Une main sévère—celle de l'amiral commandant la place—a verrouillé les persiennes, tendu par-dessus leurs lames une toile imperméable, enfermé sans appel la chaleur, les moustiques, et je commence avec résignation la première, la plus longue, la plus morne des nuits vénitiennes....
[NOCTURNES]
Rome, juillet 1915.
L'humidité des vieux marais cachés, libérée par la mort du soleil, a poussé hors des jardins de la Villa Médicis les invités prudents: il n'y a plus, près de la fontaine aux nymphéas, que deux ou trois Français, et Albert Besnard, qui déploie sa cape avec le rond de bras d'un jeteur d'épervier.