Nous sommes tous fatigués de parler, d'avoir reçu en plein visage la lumière d'un après-midi sans nuages, d'avoir souri, regardé, d'avoir entendu les nouvelles venues de la France, accueilli un voyageur arrivé de Londres à Rome, d'avoir écouté les lettres qu'il lisait, toutes pleines de la guerre....

L'eau de la fontaine rejoint, en filet mince, l'eau du bassin, avec un petit chant sur trois notes, que nous percevons soudain après la fin de nos paroles.

De l'est à l'ouest, en un instant, le bleu du ciel passe au rose, et les buis noirs massifs, dont la main s'amuse à rebrousser la toison rude, se couvrent de rosée.

Pourtant nous n'aurons pas l'impression du repos, de la détente du silence, tant que les hirondelles ne seront pas couchées. Le ciel tout entier semble tournoyer en même temps qu'elles, comme une eau fouettée qu'entraîne une fuite circulaire de poissons. Elles sont mille, et d'avantage. Elles se font flèche, ou caillou. L'une tombe, fait la morte jusqu'au sol, se relève en boomerang et siffle contre notre oreille, montrant son noir petit œil de chasseresse féroce, et le bord tranchant d'une aile qu'un rayon aiguise.

Le cri de convoitise qu'elles jettent semble le crissement d'un javelot hérissé. Leur jeu est si terrible et si pressé qu'on oublie l'oiseau pour ne plus songer qu'au dard jailli, au silex précipité par la fronde, à l'acier bleu qui perce l'air.

Et lorsqu'il ne reste plus que deux hirondelles, rivales, obstinées, volant haut, nous n'avons qu'à cligner les yeux, à renverser un peu plus la tête, pour isoler, sur le ciel, les spires, les feintes, le combat de deux noirs avions....

Où se sont-elles perdues? Personne n'a vu la fin de leur course. Qui revient dans l'air? l'une d'elles, blessée, ivre? Non, c'est la première chauve-souris qui écrit sur le ciel, d'une aile onglée, la dernière heure du jour. Il y a encore une grande clarté au-dessus de nous, mais qui ne descend plus jusqu'à la terre. Le Mercure noir de la fontaine, à peine retenu à sa vasque par un pied ailé, tend en vain la main vers la lumière.

Dans l'atelier, l'ombre noie les deux derniers portraits de Besnard: d'Annunzio, assis sous des bosquets élyséens, et un petit Benoît XV, écrasé sous la pourpre, plus pâle que sa robe, avec un grand visage de bossu.... Quittons, pour Rome vivante et qui s'éveille, les portraits, les haies de buis, les cyprès, tout ce que la nuit ici pétrifie. Il n'est pas question, après un goûter tardif et la longue journée caniculaire, de dîner. Mais il y a lune, ce soir,—déjà elle éclôt, elle monte rapide et légère; nous irons, à pas paresseux, attendre, dans une osteria du Forum de Trajan, l'heure des chats.

L'osteria seule vaut qu'on s'y attarde. Elle ferme un bout d'impasse, un retrait de la place irrégulière. C'est une salle à boire, taillée dans la moitié d'une coupole byzantine, la Basilica Ulpia, basse, vaste, parfaitement ronde. Sa muraille verticale est percée de portes de caves, d'anciennes baies maintenant aveuglées. La courbe de sa paroi voûtée s'illumine d'ampoules suspendues, pleines de vin de Frascati rose, d'orvieto jaune, de chianti dont un seul point rutilant sur la panse décèle la couleur de sombre rubis. En colliers égaux, ces fiasques au col mince sont la seule parure de l'osteria, qui ne prend air que par une petite porte à rideau de toile. La mousse du frascati mouille en pétillant nos narines; on boit plus que l'on ne voudrait, à cause de la douceur du vin et des gâteaux lourds qui s'effritent dans la bouche en sable sucré.

Un long chat passe entre nos jambes, soulève de la nuque la portière de toile, disparaît. C'est l'heure de le suivre, et d'attendre, penchés sur le parapet de fer qui défend les ruines, les hôtes nocturnes du Forum des Chats.