Éblouis par la nuit de pleine lune, nous ne voyons d'abord que le bleu cendré du ciel, le bleu de lucioles des réverbères voilés pour la durée de la guerre, le bleu de neige des marbres renversés et le bleu vigoureux de nos ombres sur les dalles plates. Le Forum, à nos pieds, est un jardin ravagé, dont la nuit rajeunit le désastre. Porches rompus, pierres blessées,—j'ai vu tout cela, il y a quelques mois, sur un sol français qui fumait encore.... Un mouvement dans les buissons bas, un chant félin chassent l'évocation.
Obéissant à l'appel, un chat, deux chats, trois chats approchent, convergeant vers le Forum. L'un vient d'une rue, à pas comptés, l'autre surgit de l'impasse, s'arrête pour donner un seul coup de langue à son flanc et repart. Une chatte blanche, assurée, descend au Forum contre nos pieds, en glissant le long du mur comme une coulure de cire. Deux matous rivaux, parvenus au parapet, s'empoignent, sans un cri, sans un feulement, et roulent en nœuds de serpents. Tous sont de longs chats musculeux, grands, ils ont la cuisse aplatie, le nez busqué de l'ancêtre égyptien. Aucun ne montre la hâte fuitive, l'allure palpitante et inégale de la bête errante ou traquée. Les chats du Forum habitent une noble ruine, concédée à leurs batailles, à leurs amours, à leur sommeil diurne. Que des ombres colossales hantent l'autre Forum, le grand Foro romano, et superposent, dans un cirque à leur taille, les fantômes de tant de civilisations stratifiées;—Rome réserve au peuple-chat, à peine plus tangible, le petit Foro Trajano creusé comme une piscine d'où les eaux auraient fui.
Qui nous dira pour quels palabres s'assemblent ici les compagnons de minuit aux oreilles de velours? Leur veillée s'occupe, sous nos yeux, de chasse, de jeu, de lutte bénigne. Des feuillages s'écartent soudain, déchirés par le bond d'un dos rayé, onduleux et puissant. Une battue active décore le mur, en passant, d'une frise de panthères galopantes.... Le fauve qui émerge, ainsi que Phtah éveillée, d'un bosquet, peut n'avoir pas quitté par hasard son repos. Il essaye, en les étirant, ses quatre pattes, gravit, pour s'y asseoir, un fût renversé. Un remous d'herbes et de branches soulève vers lui la jungle naine, pendant qu'il s'affermit à son poste de tribun et qu'il incline, sur un jabot gris, son menton méditatif.... L'un de nous l'appelle, et cela suffit pour qu'il se dresse et desserre, avec un frisson de désagrément, le cercle de sa queue. Rien ne se lit, que la surprise, dans ses yeux que la lune décolore. Mais il quitte sa colonne brisée, descend vers l'entrée d'une tanière et pénètre, les reins bas, sous la terre, emmenant avec lui, un à un, vers des rites plus secrets, les citoyens de la dernière république de Rome.
[UN ENTRETIEN AVEC UN PRINCE DE HOHENLOHE]
Lugano, 7 juillet 1915.
Parmi leurs jardins que la canicule accable, tous les hôtels de Lugano dorment, persiennes closes et stores baissés. Il n'y a pas, à cette heure de midi, un souffle dans l'air, une ride sur l'eau, une voiture sur la route, un passant, un chien.... Le monte Generoso jette en travers du lac son ombre énorme, barrant de bleu sombre l'eau qu'un orage prochain trouble un peu, et qui est pâle comme de l'absinthe.
Le déjeuner fait un bien petit bruit, dans l'hôtel. Où sont ces Allemands qu'on m'avait dépeints arrogants, installés à Lugano comme chez eux, penchés et guetteurs sur la frontière d'eau? La liste des étrangers porte, outre les noms des deux ministres auprès du Vatican,—repartis hier pour l'Allemagne,—ceux de deux cents Pflaum, Heymann, Tockus, etc., etc., venus de Berlin, de Rome, de Londres, de Paris, des États-Unis.... Ils paradent à Lugano, m'affirme-t-on, ils prétendent imposer leur langue aux commerçants luganois....
Près de moi, voici une mère et sa fille, la mère coiffée à la kronprinzessin, la fillette en robe rouge à ceinture verte, avec de grands pieds blancs; elles dialoguent très bas, et l'enfant oublie de manger pour écouter ce qui se dit en français à notre table. Voici deux vieilles dames à petit chien, allemandes et gourmandes, vêtues de rose et de lilas; voici un homme jeune, raide, correct, poncé, rasé, à tête doguine, type d'Allemand sportif qu'on peut croire Américain, et voici le type inévitable de l'Allemand étique, cou d'oiseau, lunettes, poil pauvre et rougeâtre.
Voici enfin, près de la fenêtre, un couple autrichien, le prince et la princesse de Hohenlohe. La princesse, Italienne avant son mariage, a de beaux yeux profonds et soumis, des sourcils très noirs, une nuque brune qui avive l'éclat d'un rang de perles. Le prince est un homme âgé, bref de taille et droit sur sa chaise, avec des traits fins et de petites mains.