Une heure après, quand la princesse a regagné son appartement, j'ai devant moi, au fumoir, l'altesse autrichienne retirée à Lugano. Il parle vite, sans nulle contrainte, et son naturel est parfait, ou parfaitement imité.

—J'ai hâte de dire, d'abord, déclare le prince de Hohenlohe, combien j'ai horreur de tout ce qui se passe en ce moment, madame. J'ai horreur, horreur....

Il répète le mot, en chassant des deux mains, autour de ses cheveux blancs, une vision ou une aile importunes. Il a le nez court et busqué, il garde très attentivement ses yeux fixés sur les miens; nulle inflexion tudesque n'alourdit son accent, où les r roulent à l'italienne.

—Que dire? Que faire? reprend-il. Il y a une seule chose qu'on n'obtiendra pas de moi: c'est que je retourne dans mon pays. Tout ce qui s'y manifeste depuis un an est ... comment m'exprimer? un tel mélange d'indignité et de bêtise,—oui, voilà le mot, de bêtise! A-t-on jamais vu un grand peuple remettre follement son destin aux mains d'un autre peuple, quand cet autre peuple est l'Allemagne?

«Si j'avais été un homme jeune, j'aurais pris ma place dans les rangs, naturellement. Mais je suis un vieil homme, inutile et mal portant. Je ne retournerai pas là-bas. J'ai horreur, horreur.... A qui me fier, d'ailleurs? Ma sœur m'écrit, de Vienne: «Pourquoi ne reviens-tu pas? On ne se douterait pas que nous sommes en guerre, tant on est gai, ici, et on ne manque de rien....» A côté de cela, les journaux autrichiens eux-mêmes annoncent qu'il y a deux jours de jeûne imposés par semaine, que le pain fait défaut, que les vivres sont si chers.... Qui se trompe? qui trompe?

«Je vivais à Venise, je n'en avais pas bougé depuis vingt-deux ans. Ma femme est Italienne, elle a fui son pays avec moi. Vous avez passé devant notre maison, à Venise, sur le Grand-Canal. Et vous étiez à Venise, justement, madame, quand le dernier taube est venu?... Quelle chose.... Un aéroplane autrichien sur Venise!...»

Il fume avec fébrilité, et se lève fréquemment pour aller secouer la cendre de sa cigarette. Je pose une question, prévue:

—Ce que je compte faire? Mais rester ici, madame! Où irais-je? Je ne veux pas de mon pays.

Mon interlocuteur parle presque impétueusement. Il est singulier d'observer combien le geste menu, presque féminin, contraste avec la fermeté de l'accent.

—Je ne serai pas le seul à demeurer ici, d'ailleurs. On ne vous a pas menti en vous racontant que Lugano regorge d'Allemands et d'Autrichiens. Mais je peux vous affirmer que certains ont, comme moi, horreur.... Ils ne veulent pas de leur pays. Ils n'y retourneront pas. Ils ne peuvent, pas plus que moi, supporter la guerre qu'on y fait.