«Je peux vous montrer aussi des Allemands expulsés de France et qui se laisseront mourir plutôt que de regagner leur pays d'origine. Ceux-là n'étaient pas des espions, ceux-là sont des gens comme moi: des épaves. En voilà une, là-bas, dans le hall, oui, la bonne dame qui vous fait sourire à cause de sa robe de mousseline à ceinture écossaise. Plutôt que de retourner à Berlin, elle traînera indéfiniment ici sa tristesse et ses robes de petite fille....
«Vous avez vu, aussi, les deux grosses dames au petit chien? Des épaves. L'une d'elles s'appelle Mme Mayer, et elle est Allemande, mais on n'en savait rien en France où elle a toujours vécu, où elle a connu, sous un autre nom, des succès sur des théâtres de chant. Elle n'en peut plus de nostalgie et de solitude, elle parle toujours français à sa compagne et à son chien,—elle ne veut pas retourner en Allemagne.
«Moi ... j'attends. J'appartiens à la catégorie des gens auxquels il ne peut rien arriver d'heureux, quelle que soit l'issue de la guerre. Je remâche de vieux souvenirs. Je songe souvent à une époque où l'on était, en Autriche, si affectueusement soucieux du sort de la France....
—Quelle époque?
—Mais l'année 1870, madame.
Tout cela est dit avec une vivacité extrême, la liberté, la légèreté—jouée ou non—de quelqu'un qui débite tout ce qui lui passe par la tête....
—Je n'attends même pas le Messie.... Le Messie? Mais, en Autriche, c'est Giolitti, voyons. En Autriche, on parle du Retour de Giolitti, avec un grand R....
Le prince de Hohenlohe se promène, tourmente sa courte barbe blanche, puis s'arrête et me demande, avec le plus grand sérieux:
—Croyez-vous qu'après la guerre, quand tout serait fini, on me laisserait habiter un petit appartement meublé,—à Paris?...