["CITADINS"]
Juillet 1916.
—Ah! ah! s'écria mon ami l'Homme barbu, en brandissant un journal du soir, les «citadins» ont pris Montauban!
Mon ami l'Homme barbu est un sage âgé qui s'assied, jambes croisées, le dimanche, sur un tertre des fortifications, près de la porte de Clignancourt. Il dispose devant lui, sur un lé de toile cirée, de vieilles clés, des poignées dépareillées de commodes, quelques porcelaines fêlées, des manches de couteaux veufs de leurs lames et des lames démanchées. Quelques «toiles de maîtres», hâtivement brossées par mon ami pendant la semaine, fleurissent les quatre coins de l'étalage. A cause, sans doute, de son attitude orientale et des longs silences, trop respectés, où le laisse sa clientèle dominicale, une sagesse boudhique est descendue sur l'Homme barbu. Mais il n'atteint pas encore au détachement de toutes choses, et le feu le plus terrestre, brillant encore dans son regard jaune, enflamme ça et là les flocons de sa barbe blanche. Le mardi, le vendredi, il «chine» dans le seizième arrondissement, et c'est dans une rue de Passy que je le rencontrai mardi dernier:
—Mais oui, répétai-je, les Anglais ont pris Montauban! Vous m'en voyez aussi contente que vous!
—Je n'ai pas dit «les Anglais», j'ai dit les «citadins». Lisez: le journal nomme ainsi des habitants des villes du Lancashire que la guerre arracha à leurs bureaux, à leurs comptoirs, à des étalages comme le mien,—mais peut-être n'en ont-ils pas en Angleterre?—à des magasins où ils vendaient du papier, de la soie, que sais-je? Ces gens-là ont pris Montauban, vous entendez?
—C'est extraordinaire!
—Non, ce n'est pas extraordinaire, c'est tout naturel. Jetez encore un œil sur ce journal, qui souligne «leur manque d'entraînement physique, la vie sédentaire qui prédisposait peu ces troupes de citadins au métier des armes....»
—La remarque est juste.