L'Homme barbu haussa les épaules:

—Elle est juste pour un journaliste.... Elle est juste pour une dame comme vous qui s'en vient chercher, sur un marché de banlieue, une paire de chandeliers Restauration ou un verre d'eau Napoléon III. Pas pour moi. Moi, si Joffre avait pris la peine de me demander quelle catégorie d'hommes il devait employer, je lui aurais dit: «Vous voulez des hommes pour résister à tout, des hommes capables d'attendre leur manger et de ne pas le voir venir; d'endurer la pluie, la neige, de piétiner dans l'eau, de se faire eng... par les chefs, d'aller, de venir, de rester, de ne pas dormir.... Il vous faut ça? Attendez un instant.» Et j'aurais été lui chercher quoi? Des athlètes? Pensez-vous! J'aurais été lui chercher: ici un petit commis de bazar-papeterie-parfumerie, celui qui vend à la porte, sur le trottoir, vous savez? Celui qui reçoit tous les courants d'air, toute la pluie qui dégouline de la marquise en toile, et le soleil de dix heures à quatre heures, l'été. Je lui aurais pris, ailleurs, le saute-ruisseau d'une étude d'avoué, qui passe du poêle à gaz à la rue mouillée, qui n'a jamais de pardessus quand il fait froid ni de veston de toile quand il fait chaud, qui fait vingt kilomètres sur des semelles en papier buvard. Je lui aurais amené par l'oreille, à Joffre, le garçon crémier qui trimballe ses bouteilles dans la rue avant le jour, qui quitte le tri-porteur pour la cave glaciale et qui lâche son déjeuner pour ressauter sur le tri si votre cuisinière a oublié son quart de beurre.... Je lui aurais choisi, à votre Joffre....

—Vous me comblez!

—Je lui aurais choisi tous ceux qui, comme probablement les «citadins» d'Angleterre, n'ont pas le temps ni le droit de s'asseoir s'ils vivent debout, de se lever s'ils vivent assis, de s'abriter s'ils sont dehors, de sortir s'ils étouffent;—ceux qui disent: «Je mangerai une autre fois; je dormirai demain»; qui n'ont pas le temps de mettre un foulard, de changer de chaussures, d'ouvrir un parapluie; qui déjeunent d'un pain-flûte en descendant l'escalier du Métro,—tous ceux, enfin, qui n'ont pas d'habitudes, comprenez-vous?

—Homme barbu, si je comprends, n'est-ce pas le glas de l'entraînement physique que vous sonnez là, et même celui de l'hygiène?

L'Homme barbu leva ses épaules, houssées d'un raglan jaunâtre:

—Moi? Je ne sonne rien du tout. Vos athlètes, vos sportifs, vos gars musclés, c'est des gens très bien. Laissez-les seulement oublier,—car qui dit «entraînement», si je ne m'abuse, dit vie régulière, repas normaux et bien réglés, nourriture surveillée et repos calculés?—laissez-les oublier justement qu'ils sont entraînés ... et ça fait des soldats incomparables ... comme tout le monde.


[L'EXILÉ]

Août 1916.