Sur une des côtes chaudes du Limousin, un survivant de Reichshoffen s'empara, l'an dernier, d'une parcelle en friche. Depuis, il la gratte, l'échenille, la fume avec une âpreté de conquérant. Ses petits pois font prime, et il compte, avec une belle confiance en sa longévité, fournir à la région les plus belles asperges, «dans six ou sept ans!»
Un métayer de la même province a donné à la France ses quatre fils. L'un est tué, l'autre prisonnier, deux se battent. À quelles heures du jour ou de la nuit se repose-t-il, le père, ce paysan carré et grisonnant? Sa femme, infatigable et muette, erre comme une ombre vigilante, de la porcherie à l'étable, de l'étable à la volaille égaillée. Les prés sont fauchés, un champ de tabac verdoie.... Nous parlons à cet homme privé de ses jeunes membres, privé des quatre serviteurs qu'il engendra; nous lui parlons surtout de ses deux fils malheureux. Il couvre son domaine d'un regard jaloux et dit:
—Oui, oui.... Ah! si je les avais eus pour les foins!...
Un matin vers quatre heures j'attendais le moment incomparable où la brise, levée avec le soleil, émeut, divise, enfin dissipe les lacs de brouillard qui reposent sur les prairies basses, l'instant où, touché du rayon, chaque spectre de brume se débat et s'évade comme une âme. Une route enjambe la rivière, monte vers ma maison, et j'entendais cette route, invisible sous la nuée, retentir de chars grinçants, de lourds sabots, d'aboiements. Bêtes et gens commençaient, avant le jour, la longue journée d'été. Un aiguillon pointu perça le premier la brume, et les montants d'une haute charrette à foin, puis les cornes en croissant d'une paire de bœufs blonds, puis, debout sur le char, tourné vers le soleil levant, un vieux, le râteau sur l'épaule, qui s'en allait tout seul faner. Il émergea peu à peu, au gré de la route inclinée;—il était rouge de peau et recuit, comme s'il se fût, à l'appel de la terre abandonnée, levé de sa tombe, encore tout vêtu de l'épais et rouge humus limousin.
[LAC DE COME]
Octobre 1916.
I
Le hall de l'hôtel, blanc, rose, poli, poncé, a perdu aujourd'hui sa suavité froide d'église neuve, au profit d'une exposition de «modèles», venus de Paris, en s'attardant à peine à Milan. Robes de tulle, amollies par des mains impérieuses, manteaux d'automobile dont le lapin ambitieux veut se faire aussi argenté que le renard, robes de liberty et costumes tailleur, chemisettes à passer dans une bague: le butin est là, en monceaux, sur le tapis, sur les meubles, et les femmes bourdonnent. Les femmes? Les hommes aussi. Un jeune marquis italien se prête au rôle de mannequin, qu'on affuble. Son uniforme gris disparaît sous les fourrures, les jupes à volants,—même, une «combinaison» de voile rosé le déguise, un moment, en danseuse persane; il tournoie, mince comme une abeille, devant la baie ensoleillée....
Quels rires faciles autour de lui, que de beaux visages ambrés, où les dents et le blanc de l'œil luttent d'éclat bleuté.... Ce matin encore, la marchesa et l'Américaine du Sud, la mystérieuse jeune femme seule et la dame de Milan n'échangeaient pas même un regard: les voici pour un instant familières et complices, penchées sur des chiffons coûteux. Une heure de modes, une heure de déjeuner, puis l'heure de café—celle du thé ne tardera guère: courage, la journée aura passé vite, et demain, samedi, le train du soir ramènera, jusqu'à lundi, le mari retenu à Milan, l'officier de l'auxiliaire, l'agronome riche qui veille sur ses vendanges....