—Voilà ce que j'ai fait; c'est peu—c'est le commencement d'une belle œuvre. N'avez-vous pas envie de demeurer ici avec moi, et qu'elle soit la nôtre?
[LA RÉSURRECTION DES VIEUX]
Juillet 1916.
Il y a deux ans, quand la guerre commença, ce vieux-là avait soixante-seize ans. Jardinier, il regardait naître, grandir et mourir, sur une terre provinciale, les générations de la famille qu'il servait, et il s'entêtait encore, en 1914, à gratter des allées, émonder des lierres, ratisser le gravier d'une terrasse, en chantant d'une petite voix claire. Le jeune jardinier le tolérait et les enfants de la maison poussaient sa brouette. Il ressemblait, de tout le corps et du visage, à une racine expressive.
Je viens de le voir, après vingt-deux mois. Il nous attendait, et sa main sans chair tenait, comme un rameau sec tend sa dernière fleur, un bouquet de roses. Derrière lui, on voyait un potager net, des haies tondues, et l'air apportait vers nous l'odeur de la terre désaltérée, des laitues arrachées et des cives en bottillons.
—Les paniers de pois iront au marché de demain, dit le vieux jardinier. Et voilà pour la table.
Il levait vers nous une hotte de présents: radis roses et cerises noires, têtes d'artichauts raides entre leurs deux feuilles métalliques; fraises, asperges sanglées d'un brin d'osier: son œuvre.
A lui tout seul, au prix de son lent et efficace labeur de vieil homme expert, il avait remplacé le jeune jardinier, les hommes de peine; il avait pourvu à tout ce qu'exigent le potager, le verger, les charmilles. Nous qui redoutions, sur un enclos délaissé, la ronce, l'ortie et surtout cet aspect de cimetières négligés que prennent, pour quelques mois d'abandon, les rectangles renflés d'une culture envahie d'herbe, nous trouvions la géométrie aimable, fleurie à chaque angle, qui fait l'honneur d'un jardin français. Le vieux, le «rengagé» victorieux de la terre, regardait son bien d'un œil vague, et sans paroles, appuyant à la barrière son corps sec et léger, qui semblait avoir dépassé l'âge de la pesanteur, de la maladie et de la fatigue, aussi bien que celui de l'orgueil.
Dans les chemins qui mènent aux métairies, dans les prés dont l'herbe crue mouille le genou et la hanche, parmi les rubans soyeux et verts du maïs, entre les osiers couleur d'oliveraie, partout où chemine l'armée réduite des cultivateurs, nous comptions, sur cinq travailleurs, trois femmes et un vieux, sinon deux. Un vieux, un de ceux qu'avant la guerre la dure race terrienne reléguait au coin du feu ou à la garde des moutons. Quel patriotique miracle les redresse, nos vieux, les tire de la nuit où ils glissaient, somnolents, poussés par l'impatience avide des jeunes! Ils s'éveillent, ressuscitent, guident les femmes, conseillent les adolescents, recouvrent l'autorité patriarcale.