[DEVOIRS DE VACANCES]

Juillet 1916.

La chose est décidée: les élèves des collèges parisiens vont, pendant les vacances, offrir aux campagnes françaises les forces de leurs jeunes bras. On connaîtra plus tard, beaucoup plus tard, les fruits d'une décision qui peut ramener pour toujours, à la terre dédaignée, les fils d'anciens paysans qui choisirent la morose fortune urbaine.

Bien peu, parmi ces tâcherons adolescents, ont déjà goûté, même par jeu de vacances, aux longs et lents travaux des champs. Les plus heureux, les plus libres, ceux que juillet et août délivraient chaque année, aiment le pré pour s'y rouler, l'arbre pour l'escalade, le fruit pour la maraude, le troupeau parce qu'on l'effare avec des cris et des rires. L'ivresse du foin coupé, de la pomme gaulée, du raisin saccagé, ils la buvaient en petits vandales heureux et pillaient innocemment l'oasis de leurs vacances....

Les voici, d'un trait de plume, promus travailleurs. Un pareil honneur ne manquera pas de les rendre graves, mais pouvons-nous imaginer l'état d'âme des écoliers qui n'ont jamais quitté Paris et que Paris va déléguer au secours des provinces françaises? Car il y a encore des enfants, des jeunes gens parisiens qui ignorent tout, hors Paris. C'est en ceux-là que j'espère, pour le salut de nos campagnes. J'escompte chez l'un l'éblouissement de l'été épanoui, chez l'autre l'éclosion d'une ferveur plus lente, d'un amour étonné à chaque heure grandissant, pour la feuille qui respire, pour la graine lançant son germe vers la lumière, pour la vigne intelligente qui tâte l'air, crochets tendus, et trouve un appui.... J'ai foi, d'avance, en ces jeunes gens neufs à leur tâche, qu'ils ont méritée. Tout a changé en eux et autour d'eux depuis deux ans. Tout les contraint durement de servir avant l'heure: il est juste, il est bien qu'ils aillent travailler et songer sans fièvre, environnés d'une beauté fidèle, soumise au seul rythme des saisons. Lirons-nous, à la fin de septembre, les confidences de ces jeunes gens? Que de lettres d'amour écrites à la forêt, à la vallée, au moulin! Que de promesses à la terre!...

Je garde, dans mes souvenirs d'autrefois, celui de la première colonie parisienne qui vint passer les vacances dans mon village natal. Une cinquantaine de fillettes, neuf à treize ans, judicieusement choisies parmi les moins heureuses, car aucune n'appartenait à cette classe privilégiée, vagabonde, aventureuse, qu'on nomme les «enfants du ruisseau».

Je ne quittai guère, pendant six semaines, mes petites «colones», filles d'ouvriers honnêtes, de commerçants très modestes, de couturières à la journée. Elle peinaient par leur gentillesse pâlotte, par une docilité de prisonnières. Plusieurs n'avaient jamais vu les grands boulevards ni le Bois de Boulogne; une quinzaine attendaient encore, à douze ans, un «voyage» au delà des fortifications. L'effet de la campagne, sur ces fillettes anémiées, fut poignant. Je vis des crises de larmes «parce qu'il y avait tant d'arbres», des révoltes brusques d'animal qui devine tout à coup les délices de la vie sauvage. Je me souviens d'une enfant aux beaux yeux qui assistait, le soir, au coucher du soleil comme à une féerie dramatique; elle se taisait, les coudes serrés au corps, et tremblait comme un faon....

Au bout de la première semaine, les petites filles durent, toutes ensemble, écrire à leurs familles. Huit ou dix d'entre elles entaillèrent soigneusement le coin du papier à lettre pour glisser, dans la fente, quelque chose de rare, d'étonnant, de précieux: des brins d'herbe fraîche, l'épi plat d'une graminée....

Orgueilleux de tout le domaine qu'ils auront, deux mois durant, sarclé, labouré, ensemencé, nos jeunes gens de Paris ne se contenteront plus du souvenir sentimental, feuille ou fleur séchée, à la fin des vacances laborieuses. Mais, n'y en aura-t-il pas quelques-uns pour amener aux champs, par la main, leurs parents citadins et leur dire: