—Oui, j'y suis été, avoue-t-il passionnément. A la rivière, le coin que je vous avais parlé l'autre semaine, sous le petit pont, vous savez? Eh bien, il y en avait, il y en avait.... Un wagon, qu'il y en avait!

—Un wagon de quoi?

—De truites, donc. J'arrive là en me promenant sans penser, avec ma ligne en guise de canne.... Je les vois, mon sang ne fait qu'un tour,—je n'avais rien pour appâter.... J'attrape les petits papillons qui se collent au-dessus de l'eau contre les pierres du pont, j'amorce avec, et j'en ai pris, de la truite.... J'en ai pris!... J'en ai donné au facteur. J'en ai donné au garde champêtre. J'en ai même donné à ma femme, qui les a mises cuire ... dans le bleu, qu'elle appelle? Moi, je ne suis pas pour manger le poisson, ça ne m'intéresse pas. Ni le gibier. Mais pour l'attraper, c'est autre chose....

—Vous êtes un maraudeur, Jean.

—Maraudeur?... Ça ne me suffirait pas, dit Jean avec mélancolie. Mais que voulez-vous? Je vais là-bas un demi-jour par semaine, et pas toutes les semaines. Mes frères viennent presque jamais en permission. Alors mes vieux me gâtent, ils me traitent en invité, ils m'offrent la pêche, la chasse, la cueillette de la noisette, de la fraise des bois. En douze heures de temps, je ne peux rien entreprendre. Mais c'est d'être là-bas que je suis comme fou.

«Au 14 Juillet, quand tous les employés ont fait le pont, j'ai pu coucher là-bas, et ce jour-là, je me suis levé avant les vieux, avec le jour. Quand je suis sorti dehors, vous dire l'odeur que ça sentait.... A cinq heures, ma mère m'a apporté du lait dans une petite terrine jaune, et du lard avec du pain.... Le soleil tombait dans mon lait, et puis les vaches passaient à ce moment-là, il y en avait une avec une cloche au cou, et puis les pigeons sur la corne du toit: cou-crrou, cou-crrou.... Je ne peux pas vous dire ... tout ça ensemble.... Je faisais «ah!... ah!...» et mes vieux croyaient que j'étais malade....

—Et puis, Jean?

—Ça vous amuse?... Après, je voulais aller bêcher au jardin avec mon père, mais la bêche ça me fait mal dans le dos, toujours au même endroit du dos. Alors je suis parti dans les bois, avec mon pain, mon lard, mon coup de cidre dans une bouteille, les fraises que j'ai ramassées.... Vous dire ce que j'ai fait toute la journée, je n'en sais rien. A la nuit, quand je suis rentré, j'ai trouvé ma femme sur la porte, qui m'a dit: «Eh bien! quoi? S'il n'avait pas fallu prendre le train, tu ne serais pas revenu?» Je lui ai répondu: «Non, je ne serais jamais revenu.» Et sans rire, madame, je ne pensais pas plus que j'avais une femme, un métier.... Je ne serais jamais revenu.

Je regarde dans la glace cet homme des bois, déguisé en garçon coiffeur. Il ressemble, maigre et blond, ensaché dans sa blouse de toile, à un peintre mystique. Le fer à onduler tourne dans sa main blanche, qu'une ronce, hier, a tigrée de rouge frais.... Combien de Jean, égarés dans la ville, soupirent et pleurent ainsi vers la terre qui les regrette? Que faire pour celui-ci, comment rendre à sa bien-aimée cet amant malheureux? Il est trop tard. Ses doigts faibliraient sur un mancheron de charrue, et ses poumons rétrécis s'essoufflent.

Mais pensons aux Jean tout jeunes, qu'un caprice, une erreur, aimanteront pendant la guerre, après la guerre, hors de leurs fermes natales. Les rappeler aux champs,—mieux que les rappeler, les retenir avant qu'ils aient choisi au loin leur chaîne; éclairer sur eux-mêmes des adolescents aveuglés de hâte, leur dévoiler l'objet véritable de leurs désirs confus et de leur véritable amour: voici une belle œuvre, pour tenter quel apôtre sylvestre, quel agreste génie?...