—En vérité, monsieur, on peut s'étonner de vous voir ici, en veston et chapeau mou! Si vous appartenez, comme il me semble que vous l'avez prétendu tout à l'heure, à une nation amie et alliée, votre place n'est-elle pas à l'intérieur de ses frontières, et les armes à la main?

L'automobiliste, suffoqué, put articuler enfin:

—Mais, monsieur, je ne prétends rien du tout! Je suis Italien, sans prétention! Et j'ai quarante-huit ans! Et vous-même, vous qui êtes là en jaquette, vous qui ... vous que....

Le civil l'attendait là! Il sourit d'une bouche sans défaut, rallia d'un regard l'attention des femmes présentes, et dit:

—Moi, monsieur, j'ai cinquante et un ans! Qu'est-ce que vous dites de ça?

Ayant attendu un moment, sans doute, qu'on lui demandât sa «recette de beauté», le civil s'éloigna en quête d'un autre accident de voiture qui lui permît d'affirmer, en même temps que des sentiments patriotiques, sa triomphante troisième jeunesse.

Cependant le cocher du coupé lésé confiait à un des trois agents des documents intimes, avec photographies à l'appui, sur son passé inattaquable. Le deuxième agent, défiant et distrait, recueillait les protestations de l'automobiliste étranger, qui avait son «aile» rompue, et celles, colorées, abondantes en épithètes, du brillant jouteur à qui j'avais confié mon destin, une demi-heure auparavant. Le troisième agent avait déjà couvert, d'une écriture agréable et frisée, deux longues feuilles de carnet. Il écrivait, il écrivait, inspiré, retranché du monde. C'est à celui-ci que je m'adressai:

—Monsieur l'agent, je peux m'en aller?

Il ne leva pas son front studieux:

—Mais oui, Madame, circulez: il n'y a déjà que trop de monde ici.... Vous n'avez rien à témoigner sur l'accident? Personne ne vous a rien demandé?