J'imagine le naufrage, sur un trottoir, de sept années d'intimité conjugale: je vois le pillage d'un nid où Valentine choyait depuis deux ans le souci d'un absent très cher....
—Oui, soupire-t-elle, j'ai emballé les vêtements civils d'André, son linge.... Ça en a, des dessous, un civil! Que de caleçons, que de chaussettes! Que de cravates et de cols!
Elle réfléchit un moment et me lance un petit sourire agressif:
—Figurez-vous.... C'est drôle.... J'avais oublié. Oublié la personne civile de mon mari. J'avais oublié, ma parole, qu'il habitait avec moi. Vous comprenez, depuis deux ans, André est un soldat, un soldat de qui je suis fidèlement, romanesquement amoureuse. Il arrive—hélas, si rarement!—en tumulte, bouleverse tout dans mon existence, s'en va comme un tonnerre, me laissant tremblante, éblouie, désolée, comme l'épouse d'un croisé.... Il s'en vient et s'en retourne, bleu de ciel, basané, doré, la moustache roussie, d'un grand pas qui fait sonner ses talons et crisser ses cuirs, il rit comme un loup sous son casque.... Comment voulez-vous que je le reconnaisse et l'évoque maintenant dans des cheviottes à raies, des cravates gorge-de-pigeon, et ce haut-de-forme imbécile que j'ai jeté dans la baignoire!... Je vous assure, j'ai manié tout cela sans attendrissement. Mais parlez-moi d'un bonnet de police, d'un gros portefeuille taché d'encre et de cambouis, d'une paire de leggins râpés—les épaves de sa dernière permission—ça, ça signifie quelque chose! C'est là-dessus qu'on pleure bien!
—Je vous crois.... Et vous avez vu par surcroît, ce matin, tanguant sur un camion, les meubles habitués à l'ombre, la lampe coiffée de soie, la table aux pieds délicats....
Les paupières de mon amie rougissent et je devine au mouvement de sa bouche qu'elle se mord courageusement la langue.
—J'ai vu cela, en effet. A cette heure, la table est bombardée n'importe où, les pieds en l'air, et l'abat-jour—ah! ah! ... l'abat-jour si bien tendu qui a claqué comme un melon trop mûr!... Ah! quelle salade! Ce que j'ai ri!
—Non?
—Mais oui, ma chère! Je suis enchantée. Tout est éparpillé. Et maintenant je pourrai au moins passer entre le fauteuil et la table, allumer la lampe, sans me heurter, chaque fois, implacablement, à son fantôme assis là et sans attendre, de tout mon corps, de tout mon cœur, le grand bras qui m'attirait au passage, le baiser, le mot tendre étouffé dans mes cheveux....
Et mon amie ajoute, avec un regard de bravoure mouillé de larmes: