—C'est rudement commode, vous savez! Si j'avais su, j'aurais déménagé plus tôt!


[APOLLON, DÉMÉNAGEUR]

(CARNET D'UNE FEMME DE MOBILISÉ)

Lundi.—C'est demain qu'ils viennent. Demain, ils ne feront qu'emballer la vaisselle, la verrerie et ce qu'ils nomment «le bibelot». Se peut-il qu'après-demain soir je dorme dans le nouveau gîte, la maison étrangère qui sent la cretonne et l'huile de lin? Rien ne m'aime encore là-bas, et rien ne m'aime plus ici, ni personne; ma pâle femme de chambre erre, poussiéreuse et pleine de reproche, traînant un compartiment de malle comme un fantôme ses chaînes. La cuisinière, en train d'emmailloter ses casseroles dans du «papier-journaux», m'a jeté tout à l'heure un: «Madame dîne, ce soir?» qui me condamne à gagner, sous la pluie de novembre, le plus proche restaurant.

La lampe voilée, la table de travail et le fauteuil de mon mari, et le buvard de cuir qui garde une odeur de tabac fin, gisent, abat-jour de-ci, coussins de-là.... On ne devrait jamais déménager, pendant la guerre. La nouvelle maison? Peuh ... elle a un escalier rose, et l'hiver, entre les branches dépouillées du jardin, on voit du second étage le champ de courses d'Auteuil. Mais on ne déménage pas pour un champ de courses, voyons, pendant la guerre! Et en somme, comme le dit très justement ma belle-mère, le rose, ce n'est pas une couleur d'escalier.


Mardi, midi.—Ils sont venus, ils étaient quatre. Je me suis enfermée longtemps dans le cabinet de toilette pour ne pas les voir, et j'interrogeais ma femme de chambre:

—Qu'est-ce qu'ils font?

—Madame, ils font la vaisselle et la verrerie. Ils disent que monsieur et madame avaient vraiment beaucoup de verrerie pour un ménage de deux personnes. Ils disent aussi qu'ils ne se chargent pas de transporter la grande grande glace, que c'est une affaire de miroitier. Ils disent aussi que les bois sculptés chinois, c'est l'affaire d'un ébéniste, et ils disent qu'ils ne déposeront pas les boiseries de la salle à manger, que c'est l'affaire d'un antiquaire.