La plupart de ces jeunes Français, échappés à la mort au prix d'un membre, guérissent, verdoient comme un arbre ébranché. A voir le teint vivace, l'œil humide et gai d'un enfant de vingt ans, le bras droit scié à l'épaule, et qui rit de sa maladresse à manger de la main gauche, on se dit follement: «Son bras va repousser, mais oui, c'est tout naturel....» Son voisin, pendant qu'on lui panse un moignon de pied informe, se penche, froidement curieux: «Si on ne jurerait pas un morceau de viande que les chats se sont battus dessus!» Et il rit, lui aussi. Cela est admirable, cela est simple. Nous n'aurons pas à consoler, autrement que par notre amour, notre gratitude, la foule glorieuse de nos jeunes amputés. Déjà ils nous réconfortent, déjà leur bravoure a la suprême coquetterie du sourire, et leur malice redressée joue avec toutes les difficultés. L'un saura dans quelques jours écrire de la main gauche; celui-là pince, entre ses genoux durs de cavalier, un petit miroir, et d'un seul bras se rase et se peigne.
Un amputé du pied se congratule: «J'ai de la chance, on m'a conservé le genou, et on fait à présent des appareils tellement légers! Ma mère qui se désole là-bas, je n'irai la voir qu'avec mon faux pied; elle qui s'attend à voir arriver un pilon, ça lui fera une bien bonne blague!»
Leur hâte de guérir est révélée par leur sagesse même, l'immobilité appliquée, le soin de ne pas déplacer un pansement, l'intensité du regard qu'ils tournent vers la fenêtre et la porte. Mais que l'un des douze vienne à demander:
—Quelle heure est-il?
Onze voix lui répondent, se récrient, discutent une avance ou un retard d'un quart d'heure. Car ils l'avouent tous, amputés crâneurs ou blessés mélancoliques, ce lieu-ci est un lieu entre tous où l'on sent le prix des minutes et des heures, et l'austère, l'inexorable lenteur du sablier.
[LE PREMIER CAFÉ-CONCERT]
6 novembre 1914.
Les plus vives émotions d'avant-victoire, ce n'est pas là que je les cherchais. Elles m'attendaient pourtant dans cette salle enfumée, longue, qui étouffe les sons d'un ardent et maigre orchestre.
Ici, on chante, ici, on danse, et le public s'y presse tous les soirs. L'étrange public, de femmes jeunes, d'hommes âgés, d'étrangers cordiaux, de petits chiens sur les genoux.... Public avide, naïf, rajeuni jusqu'à la candeur et déjà si renouvelé par la guerre qu'il ne chérit plus que les chansons de son passé et murmure en chœur, avec des duettistes aux cheveux gris, le Temps des Cerises.... Mais il résonne aussi, en sourdine, d'un grondement harmonieux, lorsqu'un bras débile, une voix usée miment et chantent: