Nous l'avons eu, votre Rhin allemand....

Miracle, auquel nous ne pensions pas, rédemption d'un art, d'un genre décrié, avili: les mots qu'on évitait, qu'on délaissait comme des joyaux démodés et trop lourds ont repris vie; ils suscitent des images magnifiques ou sanglantes: ils heurtent, réveillent, rallument un brasier assoupi de souvenirs.... Un soupir unanime les accompagne, ces mots: «Patrie ... nos soldats ... la France, le drapeau ... la gloire ...» et la voix du baryton, le soprano pauvre de la diseuse hésitent, se mouillent: une mitraille de bravos couvre ces défaillances. Le public se dresse, têtes nues, quand un fantaisiste minable commence, sur un violon fait d'une boîte à cigares, l'Hymne belge, suivi de la Marseillaise, puis de l'Hymne russe, enfin le chant national anglais. Droits comme à l'église, les hommes chantent. Un vieillard, près de nous, chante, en martelant le parquet de sa canne, et dédaigne d'essuyer les larmes qui roulent sur ses joues. Une jolie fille en bonnet de police veut chanter, et sanglote. Deux jeunes soldats anglais, frais, tirés à quatre épingles, chantent religieusement, les yeux levés, sans regarder personne, et leur raide modestie semble ignorer que les applaudissements vont à eux, à la fin du God save the king.

Belles larmes, claire averse portée par un orage de musique sacrée! Et comme le rire s'y mêle promptement, sans presque les tarir, lorsqu'on nous raconte, ensuite, que Guillaume est enrhumé, ou les tribulations glorieuses d'un autobus Madeleine-Bastille! Un peuple vif, déconcertant, tenace, rebondissant, capable de nonchalance, capable aussi de trop de hâte, d'héroïsme, de patience, détenteur des défauts les plus flatteurs et des qualités les plus contradictoires—le peuple français, enfin—pouvait seul inventer et lancer par-dessus la rampe, dès aujourd'hui, ces chansons qui sont, au vrai, celles de demain, les unes férocement gaies, les autres où l'humour vengeur s'adoucit déjà d'une commisération méprisante—des chansons d'après la victoire.


[LE VIEUX MONSIEUR]

4 décembre 1914.

—Ma laine chinée? qu'a-t-on fait de ma laine chinée? Ah! la voilà sous le fauteuil!

S'étant relevé avec un peu de peine, son crochet d'écaille d'une main et sa pelote gris-bleu de l'autre, le vieux monsieur se rassit et se remit à crocheter.

Il y est, à présent, presque aussi habile que vous et moi. Je n'ai même pas eu envie de rire, quand il vint, il y a trois ou quatre semaines, me dire simplement:

—Ma chère amie, j'ai soixante-cinq ans, des yeux passables à condition de porter binocle, des doigts que la goutte a épargnés. Voulez-vous être assez aimable pour m'apprendre à faire du crochet pour nos soldats?