—Si, je sais.
—Dis-le?
—Trois ... cent ... non, six ... quarante-douze mille ... francs. Et encore quat' sous de plus, même! Té, ce qu'elle renchérit, la volaille!
Bel-Gazou, revenue à mon côté, imite à merveille, les mains derrière le dos, l'épaule voûtée et hochant la nuque, l'attitude et le langage de notre jardinier octogénaire. Je ne sais plus bien si j'ai envie de rire ou si j'ai un peu de peine ...
... Mon petit tâcheron rubicond, mon fermier encore zézayant, mon gracieux Eros-à-la-brouette, voilà que je me sens mal à l'aise de voir grandir en toi un «enfant de la guerre». Tu ne sais pas encore compter, Dieu merci, mais tu n'ignores presque rien de ce qui rend notre vie difficile, compliquée, inquiète. Tu sais qu'on tue et qu'on vend tes pigeons irisés, tes poules confiantes, tes lapins au nez d'argent. Tu grattes en ce moment et tu recueilles les grains d'avoine collés au van.... Hélas! tu sais que l'avoine est chère. Le champ de seigle n'est pas pour toi, comme pour un chimérique bébé d'avant la guerre, une forêt de lances de lutins, ni le crapaud un prince déguisé. C'est dommage.... Et tu parles froidement de réquisitionner la galette du Chaperon-Rouge.... Moi qui voulais ce soir te lire un conte de Kipling où les bêtes parlent, je n'oserai pas.... Si tu allais rire de moi!...
J'ose pourtant. Je lis, sur le ton appliqué, un peu niais, que prennent volontiers les grandes personnes. Bel-Gazou est couchée, brune et vermeille sur son lit blanc. Elle écoute sans sourire et de temps en temps relève sur son front une mèche de cheveux, geste lent, négligent, aisé, geste d'homme élégant que je lui vis toujours, que je reconnais et qui lui vient, à travers moi, d'un autre.
Le blanc de ses yeux, errant du vieux plafond peint au plancher noir d'âge, brille ... à quoi songe-t-elle? Aux foins qui sèchent mal entre deux averses? A sa carte de sucre? Au pétrole qui manque à Brive?...
—Chut! écoute!
D'un coup de reins elle vient de s'asseoir et m'arrête, l'index levé.