—Ton âme.... Ton âme de chienne.... Ta belle âme....
[PIEDS]
Juillet 1916.
—Monsieur, dis-je à mon bottier en lui rapportant la paire de bottines qu'il m'avait livrée l'avant-veille, vous voyez bien que ces chaussures prennent l'eau. Ne pourriez-vous, pour le prix de quatre-vingts francs que vous me demandez,—et que je vous accorde,—confectionner pour moi des bottines que je n'aie pas besoin d'écoper après chaque sortie comme une mauvaise barque?
Le bottier, sincère entre tous les bottiers, baissa le front et répondit:
—Non, je ne peux pas. Nous n'avons plus de cuirs battus.
Je n'insistai pas, et j'achetai chez le pharmacien le plus proche des pastilles au chlorate de potasse et un gargarisme, car j'avais pris mal à la gorge dans mes bottines poreuses.
En rentrant chez moi, je trouvai dans le jardin ma petite fille qui, pieds nus, foulait gaîment l'herbe mouillée, les tessons d'ardoise, les dures dragées du gravier. Sa démarche imitait la liberté charmante des chats, des nègres et des élèves de l'école Jacques-Dalcroze. Je suivais ces fiers talons crottés qui semblaient invulnérables, ces orteils écartés qui choisissaient leur chemin, et je songeais:
—Le voilà bien, le vrai cuir battu. Que ne battons-nous ainsi le nôtre? La mode est aux enfants demi-nus, sans souliers ni bas. Mais leurs parents paient fort cher œils-de-perdrix, durillons et ongles incarnés. L'enfant va au Bois sans chapeau, bouclé ou tondu,—sa mère porte un serre-tête rigide de paille, de crin ou de cuir, et cligne un œil sous la migraine commençante. Y aurait-il là une idée confuse de rachat, de compensation, quelque chose comme la mortification volontaire des nonnes et des moines, qui prient et souffrent pour payer les fautes des joyeux pécheurs?...