On peut rêver un moment, couché sur l'herbe déjà poudreuse d'un taillis du Bois, en regardant passer une frise de jambes et de pieds, de bottes hautes et de souliers bas. La mode est à l'empeigne courte, si courte qu'on se demande si toutes ces dames se sont fait rogner une phalange. La mode est au talon haut, ramené sous la voûte du pied: ces dames piquent du nez en avant, comme des poules, tendent la croupe et bombent le dos. La mode est aux souliers trop fins, où s'empreint le moindre caillou: ces dames craignent tous les chocs latéraux et marchent les pieds en dedans.

Toute notre race, hommes et femmes, a des bases inavouables, et la situation sociale n'y fait rien. Car, bébé chic et moderne qui vas au Bois les pieds nus dans des sandales de daim blanc, quand tu entreras au lycée, maman te choisira de bonnes «chaussures de collège», double semelle, mégis inexorable, et tu commenceras de souffrir.... On t'apprendra les mathématiques, les langues vivantes, mais on ne t'enseignera plus à courir, pieds déchaux, sur ta mère la terre. On t'enseignera la gymnastique, on veillera au développement de tous tes muscles, tu sauras lancer le disque, arracher le poids, nager, manier le fleuret,—mais tu ne sauras plus courir, jetant derrière toi tes souliers, sur ta mère la terre. Et tu deviendras l'un de ces fantassins que j'ai rencontrés, il y a quelques mois, sur une route. Au nombre d'une cinquantaine, ils traînaient dans la farine blanche de la route ces coffres de cuir inflexible, garnis de clous, qu'ils injurient du nom de «godasses».

J'abordai deux soldats qui boitaient en arrière du détachement:

—Vous êtes blessé? demandai-je à l'un d'eux.

—Blessé? non, me répondit-il en regardant son pied emmailloté de toile. C'est mes souliers neufs.... J'ai été forcé de les quitter; j'enflammais du talon.

—Et votre camarade?

—Ah! lui, c'est autre chose.... Il a voulu rigoler pieds nus, au repos, alors naturellement il s'est amoché le pouce du pied....


[CEUX D'AVANT LA GUERRE]

Novembre 1917.