—Vous en avez connu, vous, des Allemands?

C'est une question fréquente, à laquelle on répond: «Parbleu!» Il ne manque, à la question et à la réponse, ni la curiosité sadique ni la fanfaronnade. Le soir, à Paris, entre la cigarette et l'infusion sans sucre; à la campagne, devant les châtaignes grillées et le cidre mousseux,—anecdotes qu'on dramatise, portraits qu'on pousse au noir,—les Français de l'arrière se racontent «leurs» Allemands d'autrefois.

Tout le monde n'a pas la chance d'être l'ex-ami d'un espion, ou d'un général prussien; il y a quelque modestie de ma part à déclarer ici que je ne fus jamais présentée à un kaiser camouflé.... «Ma chère,—me disait l'autre jour mon amie Valentine au sortir d'un thé assez bruyant,—elles ont toutes tellement ri quand j'ai avoué que je n'avais jamais rencontré les Bolo à Biarritz: je ne savais plus où me fourrer....»

J'ai regardé, en Franconie, l'Allemand manger et boire. J'ai logé chez l'habitant, au temps où Bayreuth rançonnait ses pèlerins. J'ai grelotté dans des lits étroits et durs comme des huches, sous les draps à boutonnières et les couvertures à boutons. Je n'ai fait qu'entrevoir, dans leurs loges des théâtres de Munich et de Bayreuth, des princes rogues, entre leurs femmes et leurs filles parées en juments de sacre et leur petite cour servile. Joviale ou gourmée, la femelle y représentait l'élément robuste, tandis que sur les mâles on pouvait relever mainte coxalgie, mainte loupe sur des crânes duveteux, et les fleurs rosâtres de la scrofule sous l'oreille, et des prunelles strabiques au-dessus de museaux d'hyènes couardes.

Ce n'est pas en Allemagne que je retrouve, pour étonner et conquérir les lecteurs d'Excelsior, mon Boche digne d'être cité, mais bien à Paris, sous les traits et le nom d'un compositeur «très Parisien», au vrai Viennois, et qui maintenant,—suicidé l'année dernière—conduit, à trois temps, les mornes processions du purgatoire.

De même que le vase d'argile, sur le plateau tournant du potier, puise dans sa giration même la rondeur de sa panse, de même cet homme rose et rond semblait le fruit sphérique d'une de ses valses obstinées.

Il faisait aussi songer—busqué quant au nez, et le jabot avantageux,—à un bouvreuil, mais à un bouvreuil plein d'arrière-pensées. Le «Roi de la valse lente», l'auteur enrichi de cent rengaines au rythme ternaire, s'il signait et touchait beaucoup, composait peu. Ces choses-là se voient. Un musicien français, besogneux, ingénieux, élaborait pour lui dans l'ombre ces valses adroites, où le hoquet viennois coupe huit mesures faciles, où l'oreille étonnée peut rencontrer la petite parure harmonique ou mélodique à laquelle l'auteur, le vrai, n'a pas voulu renoncer....

Lorsque notre bouvreuil, grandissant en gloire, songea à s'essayer dans l'opérette, il arriva ce qui devait arriver: le compositeur qui ne composait guère demanda un livret badin au littérateur qui n'écrivait pas ses œuvres et qui, parfois même, ne les lisait pas. Chacun de leur côté, ils «travaillèrent», et bientôt le compositeur (si j'ose écrire) convoqua l'auteur (passez-moi le mot) du livret, pour une première audition.

Assis au piano, le bouvreuil chanta, joua, avec une fougue et une langueur viennoises: «Ta ... na na ni ... ti na ni na ni na ni na na ...», tandis que son obscur employé tournait les pages d'un premier acte manuscrit, quelque peu chargé de ratures.

—Bravo ... joli ... une merveille, la rentrée ... murmurait, balançant le chef, l'auteur du livret. «Charmant ... char.... Aïe! hurla-t-il soudain, qu'est-ce que c'est que ça?»