Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».

Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant d’air...

Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison où dormait une source...

Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers cinq heures.

Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible: deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent seulement les yeux et la bouche.

—Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la Revue Héliotrope. Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à Munich...

—Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave de Maugis.

—Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique!

Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».

À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col et aux mains nues...