Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...» Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.

L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la sentir raide et prête à crier.

Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui, la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils très malheureux...

Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.

Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.

—Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en suffoquant.

Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à parler de la mort de sa sœur...

Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre... «Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du jeu, il met fin à la visite.

Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là, ma parole, je l’embrasserais!»

Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!... Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, et annonce qu’elle va se coucher.