Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis s’attarde, elle grince:
—Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les gants de Minne!
L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer avec elle»!
Minne sent ses ailes pousser.
Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long de ses tibias.
Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds joints...
Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...
Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse javanaise...
Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.
Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux sous—réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui sentent le champignon et la fleur d’oranger...