Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en murmurant:

—Pardon!

L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes qui la suivent...

«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent: «Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde! qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet être...»

Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte, résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et qui s’en va.

Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie, redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins, dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.

Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin?

Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire, inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux mains:

—Minne, si je faisais couper ma barbe?

Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si insultant qu’Antoine souffre de l’entendre...