Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre et dévore comme s’ils étaient en verre filé.
Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le pays, la Maison Sèche.
Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant...
—Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est Femina; ça, c’est le Journal de la Santé et puis la Chronique médicale, et puis un prospectus...
—Il n’y a rien pour moi? implore Antoine.
L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux mains:
—Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne, pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre!
—Je ne sais pas, dit Antoine.
La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin...
«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine.