Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même! Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les jours, expose sa vie...
Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa fenêtre l’ombre du Frisé...
«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et... et... ce sera terrible!»
Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait...
Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne, Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, poulet, vin tonique et léger—et départ pour la campagne...
Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et il écrit dans son cachot des vers d’amour: À une inconnue...»
Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?»
Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette... Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un rais d’or vif, mince comme un crayon...
Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un ange repentant...
Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs en boucles...