Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne par sa manche; mais Minne—elle est si distraite!—avait déjà effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux! Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte.
Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement flatteuse qu’elle faillit s’arrêter...
Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement compliquées...
Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble... Partir ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même plus que je suis Minne...
Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus, et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie et emporter Minne!
Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé, l’avenue Gourgaud franchie...
—Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?
—Un homme assis par terre?
—Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de l’avenue... J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le quartier!
Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil: «C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne peut pas comprendre... »